Dans sa course à la modernisation militaire, la Chine mise sur DeepSeek, son IA star, pour faire entrer son armée dans l’ère de la guerre algorithmique
Le président chinois Xi Jinping, également secrétaire général du Comité central du Parti communiste chinois et président de la Commission militaire centrale, passe en revue les troupes lors de son inspection de la garnison de l'Armée populaire de libération chinoise stationnée dans la région administrative spéciale de Macao, dans le sud de la Chine, le 20 décembre 2024. - Photo par LI GANG / XINHUA / XINHUA VIA AFP
La guerre va-t-elle entrer dans une nouvelle ère ? C’est en tout cas ce que laisse présager la Chine. En février, Norinco, le géant chinois de l’armement, a présenté le P60, un véhicule militaire capable de mener des opérations autonomes à 50 km/h. Propulsé par DeepSeek, l’entreprise d’intelligence artificielle chinoise, ce véhicule illustre la volonté de Pékin d’intégrer l’IA directement sur le champ de bataille, marquant un tournant dans la stratégie militaire du pays.
Les autorités chinoises ont présenté cette démonstration comme un exemple de rattrapage technologique face aux États-Unis, dans un contexte de tensions croissantes entre les deux puissances. Mais ce n’est pas le seul atout que le pays garde sous le coude.
Une analyse effectuée par Reuters des brevets, articles de recherche et registres d’achats de la Chine montre l’ampleur de l’effort systématique pour militariser l’IA. Bien que les détails précis des systèmes restent classifiés, les documents laissent entrevoir des avancées dans la reconnaissance autonome des cibles et l’aide à la décision en temps réel, calquées sur les méthodes américaines.
La Chine semble ainsi vouloir transformer DeepSeek en moteur central de ses armes de nouvelle génération. Devenue incontournable dans les appels d’offres de l’Armée populaire de libération, cette intelligence artificielle locale incarne la volonté de Pékin d’atteindre une véritable "souveraineté algorithmique", en se libérant des technologies occidentales tout en révolutionnant la planification du combat.

Ses capacités, intégrées à des systèmes de reconnaissance autonome, des essaims de drones, des chiens robots et des centres de commandement immersifs, permettent déjà d’évaluer en quelques secondes des milliers de scénarios tactiques.
Des armes chinoises... et des puces américaines
Alimentée par certaines des puces Huawei, DeepSeek ne se limite plus à l’analyse ou à la simulation: elle devient un acteur décisionnel sur le champ de bataille, le symbole d’une guerre où l’intelligence artificielle ne soutient plus l’humain, mais commence à penser et agir à sa place. A l’Université Beihang notamment, DeepSeek est déjà utilisé pour perfectionner la prise de décision des essaims de drones face à des menaces "basses, lentes et petites".
Officiellement, Pékin promet de maintenir un contrôle humain sur ces systèmes, mais la frontière entre supervision et autonomie "s’amenuise à mesure que l’IA s’impose comme cerveau tactique". Derrière cette transformation, il y a cependant un paradoxe: malgré la volonté de souveraineté technologique, les chercheurs chinois continuent d’utiliser des puces Nvidia américaines aux côtés des autres processeurs Huawei Ascend, illustrant une dépendance persistante au matériel occidental.
L’utilisation exacte de ces composants reste floue, mais leur présence illustre la dépendance initiale de la Chine aux technologies occidentales pour accélérer ses capacités militaires. La Chine reste en effet très dépendante des puces électroniques étrangères, en particulier pour les semi-conducteurs les plus avancés nécessaires à l’intelligence artificielle, à l’électronique de pointe et à l’industrie automobile.
En 2024, la Chine a importé près de 413 milliards de dollars de puces, soit plus que ses achats de pétrole. Malgré le plan "Made in China 2025" et d’énormes investissements publics pour développer une industrie nationale, la production locale ne couvre encore qu’environ 30 % des besoins du pays.
L'IA déjà sur la ligne de front
Parmi tous les bouleversements technologiques actuels, "le saut que représente l'intelligence artificielle est sans doute celui qui révolutionnera la manière de faire la guerre, ou même plus important encore de l'éviter comme l'atome en son temps", reconnaissait en mars dernier le Premier ministre français, alors ministre des Armées, Sébastien Lecornu, lors de son discours sur l’IA de défense à l’École polytechnique.
En Ukraine, l’usage massif des drones constitue déjà une étape majeure de cette transformation. Et dans un registre moins guerrier, mais tout aussi conflictuel, l’IA s’impose désormais au cœur d’une autre bataille, celle de l’information. Tech & Co l’illustrait récemment à travers la crise entre le Venezuela et les États-Unis. Alors que les tensions diplomatiques et militaires persistent entre Caracas et Washington, une véritable guerre d’influence numérique fait rage sur les réseaux sociaux: images générées par intelligence artificielle et vidéos mensongères prolifèrent sur TikTok, X ou Telegram. Face à tout ça, "Terminator" n'a qu'a bien ce tenir.