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"Moins chère et plus économe en énergie" : comment DeepSeek conquiert l’Afrique, et pose à nouveau la question essentielle de la souveraineté

BFM Business Raphaël Raffray
Le président chinois Xi Jinping assiste à la cérémonie d'ouverture du Sommet 2024 du Forum sur la coopération sino-africaine (FCSA) et prononce un discours au Grand Palais du Peuple à Pékin, capitale de la Chine, le 5 septembre 2024.

Le président chinois Xi Jinping assiste à la cérémonie d'ouverture du Sommet 2024 du Forum sur la coopération sino-africaine (FCSA) et prononce un discours au Grand Palais du Peuple à Pékin, capitale de la Chine, le 5 septembre 2024. - Photo par ZHAI JIANLAN / XINHUA / XINHUA VIA AFP

Avec son coût d’utilisation moins cher pour les entreprises et ses dépenses d’énergie moindres, l’intelligence artificielle chinoise DeepSeek conquiert l’Afrique à vitesse grand V. Mais le continent, qui comptera 2,5 milliards d’habitants d’ici 2050, doit aussi jongler avec des enjeux de souveraineté.

C’est le nouveau champ de bataille des géants de la tech. L’Afrique, qui comptera 2,5 milliards d’habitants d’ici 2050, attire toutes les convoitises, mais ce n’est pas seulement sa démographie qui séduit les acteurs du numérique. Selon la Société financière internationale (IFC), la contribution potentielle de l’économie numérique africaine pourrait atteindre 712 milliards de dollars, soit 8,5 % du PIB du continent à l’horizon 2050.

Avec la croissance démographique la plus rapide du monde et une économie numérique en plein essor, l’Afrique s’interroge sur sa place dans la révolution technologique mondiale. Les gouvernements comme les start-up multiplient les initiatives pour s’assurer que l’avenir du continent... ne se joue pas sans lui.

Mais le défi reste immense. Sur un continent où les infrastructures informatiques et les budgets demeurent limités, développer des écosystèmes d’intelligence artificielle, entraîner des modèles sur des données et langues africaines, puis héberger ces systèmes localement représente un enjeu aussi stratégique que complexe.

C’est dans ce contexte qu’entre en scène "DeepSeek", une start-up chinoise fondée en 2023, qui bouscule le marché mondial de l’intelligence artificielle. Le média économique américain Bloomberg rappelle en effet que son modèle, "27 fois moins coûteux à utiliser" que ses concurrents américains comme Chat GPT-4, offre des performances comparables à la pluspart de ses rivaux du secteur grâce à une architecture innovante et à des ressources matérielles modestes.

L'IA chinoise utilise nettement moins de ressources matérielles et énergétiques que ChatGPT grâce à son architecture dite “Mixture of Experts” (MoE). Contrairement à ChatGPT qui sollicite l’ensemble de ses paramètres à chaque requête, DeepSeek n’active qu’une partie ciblée de ses modules, ce qui réduit significativement la consommation de GPU et d’énergie. Et donc son coût.

Un coût nettement moins élevé

Mais ce n’est pas tout. Contrairement "aux modèles propriétaires", qui facturent les licences et l’accès à leurs infrastructures, DeepSeek ne fait payer que la puissance de calcul réellement utilisée. La tarification est basée sur l’utilisation de tokens, c’est-à-dire de mots ou de petits morceaux de texte que le modèle traite pour générer du contenu. Huawei, partenaire de la start-up, offre d’ailleurs deux millions de tokens gratuits par jour à ses utilisateurs.

Cet avantage économique est décisif, et il s’ajoute à un avantage technique. Bloomberg souligne que plusieurs facteurs expliquent pourquoi les modèles de la Silicon Valley ne sont pas adaptés aux utilisateurs africains. Les modèles américains nécessitent davantage de tokens pour traiter des mots étrangers ou peu fréquents, ce qui rend souvent les coûts de calcul plus élevés pour ceux qui ne travaillent pas en anglais.

Deepseek.
Deepseek. © Mladen ANTONOV / AFP

De plus, comme les données d’entraînement sont majoritairement occidentales, ces modèles peuvent passer à côté des nuances culturelles et attribuer à tort le genre d’une personne selon son nom, ou encore générer des images reflétant des stéréotypes raciaux.

Pour les start-up africaines, l’économie et l'efficacité sont donc tangibles. Olubayo Adekanmbi, fondateur d’EqualyzAI, souligne que DeepSeek est bien plus abordable que ses concurrents. Par exemple, DeepSeek Chat facture 0,27 dollar pour un million de tokens traités et 1,10 dollar pour un million de tokens générés, contre 5 et 15 dollars respectivement pour le GPT-4o d’OpenAI. Résultat: EqualyzAI débourse environ 2 700 dollars par mois pour entraîner son modèle linguistique, au lieu de 12 500 dollars avec la solution américaine.

Alexander Tsado, cofondateur du groupe "Alliance4AI" basé à Johannesburg, a quant à lui déclaré au magazine African Business que les outils liés à l’IA pourraient améliorer l’accès aux soins de santé dans les zones rurales, favoriser l’inclusion financière en aidant les banques à atteindre les communautés mal desservies, et aider les agriculteurs à détecter les maladies des cultures et des plantes, contribuant ainsi à augmenter les rendements. "L’IA en Afrique peut transformer le quotidien de centaines de millions de personnes", a-t-il ajouté.

Rivalité sino-américaine

Le succès de DeepSeek en Afrique s’inscrit aussi dans un contexte géopolitique plus large. Depuis dix ans, la Chine développe progressivement son expertise dans les technologies de pointe, y compris l’intelligence artificielle, dans le cadre du plan ambitieux "Made in China 2025". Lancé en 2015, ce programme visait à transformer la marque "fabriqué en Chine", souvent associée à une fabrication de moindre qualité, en un symbole de haute technologie et d’excellence.

En détrônant le célèbre ChatGPT sur son propre terrain, DeepSeek illustre le succès stratégique de ce plan. Mais il ne faut pas y voir une volonté de Pékin de remplir ses caisses au détriment des Américains. Du moins, pas pour l’instant. Cette stratégie, rappelle une autre initiative chinoise "Belt and Road" dans le domaine des infrastructures physiques, et ne vise ainsi pas à générer des profits immédiats.

Les drapeaux américain et chinois à la Banque populaire de Chine lors de la visite de la secrétaire d'Etat au Trésor Janet Yellen à Pékin, le 8 avril 2024.
Les drapeaux américain et chinois à la Banque populaire de Chine lors de la visite de la secrétaire d'Etat au Trésor Janet Yellen à Pékin, le 8 avril 2024. © Pedro Pardo / AFP

Avec une économie numérique africaine estimée à 180 milliards de dollars aujourd'hui, bien en deçà de la valorisation récente d’OpenAI à 500 milliards de dollars, par exemple, l’objectif est avant tout stratégique: conquérir des utilisateurs, renforcer le soft power et accumuler les immenses volumes de données qui façonneront l’avenir de l’intelligence artificielle.

La souveraineté oubliée ?

Mais profiter de cette IA comporte des risques. Selon l’agence Ecofin, DeepSeek pourrait devenir “un cheval de Troie: des millions d’utilisateurs africains dépendant d’algorithmes contrôlés depuis Pékin, formés sur des données aspirées localement sans contrepartie”. Une mise en garde qui rappelle la nécessité pour le continent de garder la main sur ses infrastructures numériques et ses données stratégiques.

Pour Ecofin, les données sont “les nouvelles ressources précieuses de l’ère numérique”. Et l'Afrique produit déjà une grande variété d’informations (livres, articles, tweets, transactions financières, données médicales ou scientifiques) qui alimentent l’entraînement des modèles d’IA. “Il faut négocier judicieusement l’usage de toute cette matière première”, souligne l’agence, afin de ne pas se retrouver simple spectateur dans cette bataille technologique mondiale.

Kennedy Chengeta, entrepreneur et universitaire spécialisé dans l’IA basé à Pretoria, rappelle que, même si les avantages de l’IA sont largement reconnus, l’enjeu de souveraineté reste immense. “Le coût a été l’un des obstacles les plus importants à l’adoption de l’IA en Afrique. De nombreux pays africains manquent de centres de données locaux et d’infrastructures informatiques de pointe, ce qui contraint les entreprises à recourir à des services cloud coûteux proposés par des fournisseurs internationaux. Cette dépendance augmente non seulement les coûts opérationnels, mais limite également l’évolutivité du continent”, explique-t-il à African Business.