Quand l'IA permet de revivre la Libération de la France
L'exposition Revivrez la Libération se visualise sur de larges écrans HD - Tech&Co
Des soldats américains sortant de l'eau pour prendre d'assaut les plages de Normandie. Le général de Gaulle descendant fièrement les Champs-Élysées au milieu des chars alliés et des drapeaux français, Paris en liesse. Autant d'images vues et revues de la Seconde Guerre mondiale grâce à des vidéos officielles ou des photographies de presse.
Mais savez-vous qu'il y a aussi des milliers et des milliers de photos et de vidéos amateurs qui dorment encore dans les archives, n'attendant que d'être découvertes et montrées au grand jour? Des photos de la vie au front, comme du quotidien des civils, autant d'archives d'une richesse incomparable pour la mémoire. Seulement, il faut du temps pour trier, recouper et assembler. L'être humain peut, mais cela prend du temps. Et c'est là que l'intelligence artificielle entre petit à petit en scène.
L'IA pour faire entrer l'histoire dans la modernité
"À bientôt 120 ans, le musée de l'Armée va être en phase avec l'extrême modernité," se félicite le général de corps d'armée Yann Gravêthe, directeur du musée. "L'intelligence artificielle fait ses premiers pas au musée de l'Armée. Et il y en aura d'autres. Car utiliser l'IA au service de l'histoire, c'est se tourner vers nos visiteurs." Le musée va ainsi en être une vitrine importante.
Depuis le 8 novembre, le musée situé au coeur des Invalides à Paris accueille l'exposition Revivez la Libération de 1944, une exposition temporaire conçue grâce à un travail conjoint de scientifiques, d'historiens et avec le concours de l'IA. Et cela n'a rien d'antinomique. "J'ai pensé contempler la fin de ma profession en regardant l'IA. Mais je suis revenu rassuré", s'amuse Géraud Létang, coordinateur scientifique de la Mission Libération en charge des festivités du 80e anniversaire de la Libération. "C'est un défi et un tournant qui est en train de s'opérer avec des potentialités majeures pour la recherche en histoire".
Iconem, spécialiste dans la numérisation 3D de sites du patrimoine, et Microsoft ont contribué à élaborer l'exposition. Ce dernier a conçu pour la startup un modèle d'IA très particulier, capable de trier des milliers d'images de témoins des événements, de les regrouper par site ou thématique, de les localiser géographiquement pour pouvoir aussi les identifier dans le temps. Ainsi chaque archive sera repositionnée dans l'espace et le temps de manière précise, comme dans un décor réel et sous différents angles de vue.
"Préserver et transmettre une mémoire fragilisée"
L'IA a ainsi identifié des lieux précis de la Seconde Guerre, reconnu des visages et des objets communs à plusieurs photos ou vidéos, et recomposé tel un puzzle des scènes de la Libération à Paris, en Normandie et en Provence. S'offre aux yeux des visiteurs une façon différente de (re)vivre ces instants historiques de manière plus immersive, "quasiment heure par heure, minute par minute": au coeur des bateaux remplis de soldats abordant Omaha Beach, Utah Beach et autres lieux lors de l'opération Overlord. Dans les pas du général au pied de l'Arc de Triomphe comme si la scène emplissait l'espace et donnait encore plus d'humanité à l'ensemble. "Ce sont de vrais témoignages, pas des choses transformées ou recréées", martèle Yves Ubelmann, président et cofondateur d'Iconem.
"On veut préserver la mémoire humaine au moment où elle disparaît, transmettre cette mémoire fragilisée aux générations futures", ajoute-t-il. "Pour cela, il faut redonner à voir ces événements de manière plus vibrante, plus vivante, plus émotionnelle, sans réécrire l'histoire. L'IA peut nous y aider en traitant les masses de commentaires que l'on a et en modernisant le propos pour une nouvelle audience."
Sur les 250 m² de l'exposition, deux grands écrans accueillent le public. Le premier présente de multiples films racontant l'histoire des débarquements en Normandie et Provence, mais aussi Paris en août 1944 vus par les soldats et les civils, des témoins des événements montrant leur quotidien à travers des films narratifs composés de ces séquences reconstituées à partir de documents existants. Le second donne la parole à des figures parfois méconnues de la résistance et de la libération dans des textes émouvants.
Des outils modernes pour mieux sensibiliser
L'apport de l'IA ne trahit en rien la force historique et émotionnelle des événements. Au contraire. Appuyées de textes et d'explications, ces archives montrées pour la première fois s'avèrent particulièrement émouvantes, plus tangibles et humaines. De quoi ravir les historiens qui ont participé au projet et y voient un incroyable pas en avant pour sensibiliser notamment les jeunes générations et, pourquoi pas, susciter des vocations. "C'est aussi ce qui va durer et ce qui va nous permettre de continuer à construire des contenus qui sont à la fois exigeants d'un point de vue scientifique et forts, émotionnels d'un point de vue du public", explique-t-on du côté des organisateurs.
L'IA mise au point par Microsoft a permis de gagner un temps de traitement incroyable des archives qui n'auraient peut-être jamais été analysées et recoupées sans ça. Américains et Britanniques ont aussi contribué à la création du contenu en donnant accès à leurs archives et à différents fonds. L'IA a agrégé le tout pour enrichir le rendu final. Les Archives américaines testent actuellement l'IA conçue pour l'exposition sur leurs propres données afin d'en accélérer le traitement et découvrir parfois des recoupements qui prendraient des années à des historiens. Au risque de tomber dans l'oubli.
Pour le grand public, cela rend l'histoire plus moderne, plus immersive. L'IA n'est pas là pour inventer une histoire, mais pour la mettre à la portée du plus grand nombre. Une nouvelle façon de raconter et de présenter qui s'accompagne aussi d'outils du moment: des tablettes tactiles pour écouter des récits de témoin de l'époque, un site internet Le Fil de la Mémoire pour animer les photos d'archives et voir le travail effectué depuis chez soi.