"L’IA devient plus intéressante qu’un médecin": comment l’intelligence artificielle est devenue un acteur prédominant de notre santé

On a longtemps vu l’intelligence artificielle comme un outil seulement capable d’aider à la recherche médicale. Mais désormais l’IA est présente à toutes les étapes du parcours de soin, de la prévention au diagnostic, en passant par la détection et la prescription. Et pour certains, elle commence même à "devenir plus intéressante qu’un médecin".
C’est en tout cas l’avis de Bryan Johnson, multimillionnaire obsédé par la longévité, qui s’est confié dans les colonnes de La Tribune. Le fondateur du programme Blueprint défend l’idée que la santé du futur sera pilotée par l’intelligence artificielle. Alors plus pertinente qu’un médecin? Oui, selon lui, grâce à sa capacité à analyser un volume de données colossal pour dresser un bilan de santé précis, prédictif et personnalisé. Mais seulement pour les cas non urgents, reconnaît-il.
La capacité de mêler nos données personnelles à des études scientifiques
Si son entreprise Blueprint s’est donné pour mission d’anticiper les maladies, prolonger la vie et peut-être réussir à repousser la mort biologique, Bryan Johnson rêve de concevoir un “coach santé numérique” qui nous accompagne au quotidien, analyse en temps réel nos données biologiques, notre alimentation, notre sommeil et évidemment nos infos médicales. Une IA capable de croiser nos données personnelles avec des milliers d’études scientifiques pour devenir encore plus efficace.
De nos jours, l’IA en médecine est omniprésente. Qu’il est loin le temps où l’on s’extasiait d’une intelligence artificielle capable de détecter précocement des cancers, repérer des tumeurs ou comprendre la propagation des virus. Désormais, elle sait opérer, diagnostiquer, rechercher et même concevoir des médicaments sur mesure. Dans de nombreux domaines, elle dépasse parfois les chercheurs et les médecins. Car sa force est de voir très en amont ce que l’œil humain ou les outils actuels ne détectent que beaucoup plus tard. Et ses progrès sont même spectaculaires.

Cofondé par Demis Hassabis, auréolé d’un prix Nobel de chimie pour son travail sur AlphaFold, l’IA de prédiction de structure de protéines, Google DeepMind a développé Med-PaLM 2, un modèle entraîné sur des millions de dossiers médicaux. Il peut répondre à des questions cliniques avec une précision supérieure à celle de médecins généralistes.
De son côté, Microsoft, avec l’aide de Page AI, a mis au point le premier outil validé par la FDA, l’organisme américain de la santé. Une IA qui peut détecter le cancer du sein métastatique grâce à des milliers d’images des tissus, avec une sensibilité supérieure à 95 %. Le cancer (prostate, sein, poumon…) est sans doute le plus mis à mal par l’IA.
En France, la start-up Owkin, spécialisée dans les nouveaux traitements de santé, a élaboré une technologie qui anticipe la réaction d’un patient à une immunothérapie. On ne compte plus les start-up qui utilisent l’IA pour concevoir des médicaments sur mesure pour chaque patient.
Du smartphone à la salle d’opération, l’IA est là pour nous suivre
Toutes nos données de santé, de l’hôpital à notre quotidien, passent désormais au crible de l’IA. Nos smartphones, aidés des montres connectées ou des traqueurs d’activité, savent désormais tout de notre rythme cardiaque, notre capacité de sommeil, notre température corporelle ou encore notre taux d’oxygénation. Une série de mesures non habituelles et une apnée du sommeil est détectée, les symptômes de l’hypertension aussi d’un simple capteur au poignet. Le tout peut être répertorié, analysé dans un bilan partageable avec son médecin pour avis au moment de la consultation.
Le médecin n’est pas encore totalement dépassé par l’IA. Il reste bien souvent "un superviseur" indispensable pour déchiffrer les données reçues, valider ou infirmer les suggestions de l’IA en matière de diagnostic. Mais quand elle n’est pas chercheuse ou médecin, elle peut aussi se muer en super assistante, capable de comprendre les bobos et les symptômes bien réels des patients. Sous la forme d’un chatbot médical, elle pose des questions, traite les réponses et sait réorienter les malades vers les bons spécialistes selon les pathologies.

On trouve ainsi de plus en plus d’assistants IA dans les "salles d’attente" des téléconsultations, via le web ou même sur les bornes mises à disposition des clients dans les pharmacies, mairies ou autres lieux exposés à des déserts médicaux. Des versions encore "froides", mais qui pourraient devenir plus chaleureuses et à l’écoute, aptes à répondre naturellement avec l’évolution des IA génératives.
Des interrogations et des risques
S’il n’y a pas de risques certains à déléguer sa santé à une IA encadrée, il faut toutefois se poser quelques questions. Tout d’abord, les IA médicales ne sont pas exemptes de biais d’entraînement algorithmiques avec des données souvent prises sur des populations américaines ou asiatiques et appliquées aussi aux autres sans garantie que cela réponde aux véritables besoins. Il y a toujours la question de la confidentialité des données utilisées. Qui possède vraiment nos infos de santé?
Et si jamais l’IA se trompe dans son diagnostic, à qui la responsabilité médicale? Faudra-t-il blâmer le développeur, le médecin ou l’utilisateur?
Les dérives sont aussi un risque. Blueprint suit ainsi 2.000 biomarqueurs analysés en temps réel. Des start-up; comme Alots Labs, soutenue par Jeff Bezos, utilisent quant à elle l’IA pour une reprogrammation cellulaire afin de ralentir le vieillissement. Une façon de voir l’algorithme comme un nouvel oracle de la longévité, un moyen de repousser la mort bien réelle en cherchant à créer une fontaine de jouvence 2.0
L’IA n’est plus un simple outil de recherche, c’est aujourd’hui un acteur du soin. Une IA tout avancée qu’elle soit reste exposée aux mêmes aléas et contraintes qu’un humain: la malchance biologique et les causes non identifiables liés aux patients. Est-ce que cela rend l’IA plus intéressante qu’un médecin? Pas forcément pour le remplacer. Pour prolonger notre santé, sans doute davantage grâce à sa capacité à détecter les signaux faibles bien avant nous.