BFM Tech

De l'autonomie énergétique à une production plus vertueuse: Apple trace une route sinueuse vers la neutralité carbone, objectif inaccessible et point de départ ambitieux

BFM Business Melinda Davan-Soulas
placeholder video
Lisa Jackson s’apprête à quitter Apple à la fin janvier. Arrivée en 2013, elle a été la grande artisane de la politique environnementale d’Apple depuis le milieu des années 2010. Un virage pris par l’entreprise californienne, tel un marqueur différenciant, qui porte ses fruits sur la route d’un objectif doublement fou: être neutre en carbone d’ici 2030 et être aussi un exemple pour l'industrie.

Viser la neutralité carbone totale d’ici 2030. C’est le pari ambitieux que s’est lancé Apple il y a quelques années pour réduire de manière draconienne ses émissions et son impact environnemental. Il faut remonter à plus de 10 ans pour trouver traces des premiers mouvements de l’entreprise autour du sujet. Des années 2010, marquées par la pression mise sur les grandes entreprises pour prendre au sérieux le sujet du changement climatique, à la tendance des années 2020 pour parler écoresponsabilité et recyclage, la tech a changé de tonalité et Apple en est sans doute le symbole le plus criant.

Epinglé dès 2012 à chaque rapport du GIEC, qui ne cessait de pointer l’urgence pour les entreprises de réduire ses émissions drastiquement, ciblé régulièrement par les ONG comme Greenpeace pour son utilisation de substances toxiques et le manque de transparence, Apple a choisi de se donner une nouvelle couleur. En 2013, Tim Cook fait venir Lisa Jackson, en charge des questions environnementales de la première administration Obama et à la tête de l’Agence de protection de l’environnement.

À eux deux notamment, ils vont faire le constat que la croissance fulgurante de l’iPhone ne pourra pas s’accommoder de la pression publique - et même interne - sur son modèle d’extraction minière et sa dépendance à cela. L’extraction des matériaux et la fabrication du smartphone composent la majorité des émissions. Il faut revoir la copie, aussi bien des infrastructures d’Apple que de la fabrication, du fonctionnement que de la production et de la mise sur le marché.

Les bâtiments autonomes en énergie

Lisa Jackson se voit confier les initiatives environnementales. Une nomination qui va marquer un tournant dans la vision d’Apple: elle bascule alors vers une approche plus systémique et ambitieuse de l’impact climatique de ses opérations. 

Le constat est simple: les produits tech consomment beaucoup trop d’énergies en production et usage, il faut une transition vers des énergies renouvelables et des matériaux recyclés. Apple collabore avec des ONG, initie un début de recyclage d'appareils pour aider à la conception des produits à venir. Les bâtiments du géant américain vont progressivement devenir des modèles de lieux écoresponsables où l’eau est recyclée, les panneaux solaires se multiplient et le système de chauffage est optimisé pour fonctionner en circuit fermé. Rapidement, Apple atteint le 100% d’énergie renouvelable pour ses bureaux, ses Apple Stores et ses data centers, ce dès 2018. De mauvais élève, elle rejoint en 2017 le haut du classement de Greenpeace des entreprises vertueuses, juste derrière Fairphone.

Lisa Jackson, vice-présidente en charge de l'environnement chez Apple
Lisa Jackson, vice-présidente en charge de l'environnement chez Apple © Apple

Mais ça ne suffit pas. Il faut entraîner à sa suite sa chaîne de fournisseurs et donc tous les sous-traitants dans une transition vers des énergies propres (plus de 250 s’étaient engagés en 2022). Pour Lisa Jackson, cela deviendra une condition sine qua none de la réussite du projet. Le train et le bateau deviennent prioritaires sur l’avion pour transporter les produits. Les boîtes se réduisent pour limiter les conteneurs, et chaque année, un rapport environnemental sur les projets et la situation d’Apple est publié pour jouer la carte de la transparence. Tous les produits et toute la chaîne d’approvisionnement doivent être exemplaires et cela sera formalisé en 2020 dans le plan Apple 2030 qui vise le zéro émission, de la fabrication des produits à leur mise en service, ainsi que pour leur transport, leur utilisation et leur recyclage.

La durabilité et la fiabilité plutôt que la réparabilité

Comparativement à 2015, Apple se targue ainsi d’avoir réduit ses émissions de gaz à effet de serre de plus de 60% et vise les 75% de réduction en 2030. Les 25% restants seront durs à réduire, reconnaissait Lisa Jackson au micro de BFM Tech en septembre 2025. N’empêche qu’Apple s’y attelle par tous les moyens et cherche surtout des solutions de compensation des résidus via des crédits carbone, mais aussi par un design en matériaux recyclés, une efficacité énergétique renforcée, ou encore en investissant dans le projet Restore Fund. Il s'agit là d'un large programme de 24 projets répartis sur six continents qui a permis de financer des fermes solaires, de protéger et renforcer des forêts ou même de restaurer la mangrove. 

“Nous faisons tout pour rendre nos produits neutres en carbone, mais nous n’allons pas les rendre moins bons pour autant”, assure John Ternus, senior vice-président d’Apple en charge de l’ingénierie matérielle, quand on lui demande si faire des appareils avec des matériaux recyclés est la solution ultime pour sauver un peu la planète face au lancement annualisé d’iPhone, iPad et autre Macbook. Qu’arrivera-t-il quand ils ne pourront plus être recyclés à force de l’avoir été? "Il faudra trouver de nouveaux matériaux meilleurs pour la planète", nous glissait-il.

Daisy, le robot désosseur d'iPhone d'Apple
Daisy, le robot désosseur d'iPhone d'Apple © Apple

Il faut donc boucler la boucle: produire durable, prolonger la durée de vie, récupérer un maximum de matière à la fin. Des robots comme Liam, puis Daisy, qui désossent des milliers d’iPhone chaque année, Taz et Dave qui s’occupent de récupérer les moteurs Taptic, notamment les terres rares, et les aimants des composants audio, ont contribué à la récupération d’éléments. En 2024, 24% des matériaux intégrés aux produits Apple étaient issus du recyclage ou de sources renouvelables. Cependant, si le ténor de la Silicon Valley recycle désormais ses matériaux (terres rares, aluminium, titane, cobalt…), s’en sert pour concevoir ses produits, le reproche lui est souvent fait de ne pas contribuer suffisamment à la réparabilité de ces derniers.

La réparabilité apparaît parfois même comme une pensée secondaire du côté de Cupertino. "Nous avons des centaines de millions d’appareils en service qui ont cinq ans ou plus, et ce nombre ne cesse de croître", constate John Ternus, conscient que "le monde s’intéresse de plus en plus à la durabilité dans les achats". Mais pour l’homme fort en charge des produits désormais, l’essentiel est d’avoir "un produit conçu avant tout pour durer", réparable aussi. "Pour toute décision de conception, il faut tenir compte de ces deux éléments”, ajoute-t-il.

Durabilité et fiabilité semblent l’emporter sur le reste. Pourtant, tous les rapports des associations dénoncent généralement la réparabilité des iPhone, réputés compliqués à réparer. Apple limiterait l’usage de pièces tierces pour des "questions de sécurité et fiabilité", tandis qu’il incite au recyclage de ses anciens appareils… pour mieux en acheter des neufs? Non, se défend-on, invoquant une réparabilité limitée en raison de contraintes de design et de robustesse aussi difficilement conciliables avec une certaine modularité. Mais aussi en rappelant que le programme Self Service Repair a été élargi pour permettre à davantage d’utilisateurs de réparer eux-mêmes leurs appareils avec les outils maison. Ou que depuis les iPhone 14, le design des smartphones d'Apple a été revu peu à peu afin qu'il soit plus facile de changer les écrans cassés ou d'autres composants en pouvant accéder aux entrailles des appareils par l'avant ou l'arrière.

Soutenir la nature, le soutien indispensable

En 2024, Apple revendiquait 21,8 millions de tonnes d’émissions évitées grâce à son programme d’énergie propre pour les fournisseurs. Quelque 3,6 millions de tonnes de déchets avaient évité de finir à la décharge et environ 50 milliards de litres d’eau douce avaient pu être économisés grâce au programme Clean Water. À cela s’ajoutaient "60.000 ha de forêts certifiées durables restaurées et 40.000 autres ha d’écosystèmes natifs protégés".

La nature en soutien d’une politique indéniablement en avance sur ses concurrents par l’ampleur de ses investissements et sa transparence. Apple fait office d’une certaine façon de pionnier depuis plus de 10 ans, imposant aussi des normes vertes à sa tentaculaire chaîne d’approvisionnement, notamment en Asie souvent moins prompte à s’inquiéter de l’environnement.

Si le plan Apple 2030 quadrille tout le fonctionnement et la production, il n’est pas exempt d’interrogations, faisant bien souvent remonter les accusations de greenwashing d'Apple. Un tribunal allemand avait ainsi donné raison à une association dénonçant les mensonges d'Apple sur l’appellation "carbone neutre" de l’Apple Watch alors que l’on ne connaissait, selon elle, rien des durées d'engagement de la société sur certains projets de plantation peu durables. Comme pour la concurrence, les crédits carbone censés compenser une partie des émissions reste sujet à critiques pour leurs calculs parfois flous.

Avec des objectifs ambitieux et la volonté d’être un modèle pour l’industrie, Apple peut se vanter de résultats tangibles et mesurables. Elle a depuis longtemps compris que l’essentiel de l’impact carbone ne se joue pas dans ses bâtiments, mais dans ses usines partenaires, ses matériaux et les usages de ses produits. Une vision qui doit toutefois s’accommoder de principes contradictoires et d'une réalité difficile à concilier avec une neutralité carbone: vendre de plus en plus de produits tout en promettant d'être plus vertueux.

Cette politique peut-elle porter Apple au-delà de 2030? Les intéressés l’assurent: 2030 est une étape, pas une fin en soi, l’environnement pas un supplément, mais une technologie à part entière pour réussir. Reste à savoir si l’entreprise, du haut de ses bientôt 50 ans, peut continuer d’assurer sa croissance financière sans se heurter aux limites physiques, industrielles et réglementaires du monde. Une avancée qui devra se poursuivre sans son moteur, Lisa Jackson, qui a décidé de prendre sa retraite en ce début d'année et de se mettre définitivement au vert.