Prophétie auto-réalisatrice, contagion: comment la ruée aggrave la pénurie de carburants

La file d'attente dans une station-service de Pérols, à côté de Montpellier, le 10 octobre 2022 - Sylvain Thomas-FP
Après trois semaines de grève dans les raffineries et alors que le mouvement a été reconduit jusqu'à mardi, près de 30% des stations-service connaissent des difficultés d'approvisionnement. Les Hauts-de-France et l'Île-de-France sont les régions les plus touchées, avec respectivement 54,8% et 44,9% des stations en rupture d'au moins un produit.
Les tensions sont telles que des lignes de cars scolaires sont restées à l'arrêt ce lundi. Dans certains départements, des mesures ont été prises pour faire face à la pénurie: files d'accès prioritaires pour certains professionnels (services d'urgence, de secours et personnel médical), vente aux particuliers limitée ou encore interdiction de remplir bidons et jerricans.
Car une partie du problème pourrait s'expliquer par le comportement de certains consommateurs. Agnès Pannier-Runacher, la ministre de la Transition énergétique, a ainsi remarqué une augmentation de la consommation de plus de 30% dans certaines régions par rapport à la demande habituelle et a demandé de ne pas faire de réserves de carburant.
Une pénurie "artificielle"?
"Si l'on refait le plein plus tôt que d'habitude, cela crée une consommation anticipée qui engendre, en partie, une pénurie artificielle", observe pour BFMTV.com Marie-Claire Villeval, directrice de recherche au CNRS.
Dans un contexte incertain associé à la crainte d'une ressource qui se tarit et d'une levée des subventions - la remise carburant financée par l'État est passée de 18 à 30 centimes par litre en septembre avant de repasser à 10 centimes en novembre, remise cumulable avec celle de TotalEnergies de 20 centimes du 1er septembre au 1er novembre - le phénomène devient "quasiment spéculatif".
"On cherche à se prémunir de la fin de ces subventions, vécue comme une perte permanente", poursuit Marie-Claire Villeval. "C'est l'impression pour les consommateurs de faire des économies. Mais en réalité, comparé au temps perdu à faire la queue, il n'est pas certain que ce soit un bon calcul."
Cette spécialiste de l'économie comportementale et expérimentale estime cependant qu'il reste difficile d'évaluer la part rationnelle et d'irrationnelle de ce type de comportement.
Une prophétie autoréalisatrice
Pour Éric Leser, rédacteur en chef du magazine Transitions et énergies, "on est dans un cas d'école de pénurie autoréalisatrice", analyse-t-il pour BFMTV. "Comme tout le monde craint la pénurie, tout le monde va essayer de faire le plein le plus rapidement", explique-t-il. Créant ainsi la pénurie.
C'est le concept, en sciences sociales, de prophétie autoréalisatrice: la simple annonce d'un événement - attendu ou à venir - suffit à modifier les comportements, faisant advenir la prophétie. En clair: à force de parler d'un problème qui n'existe pas encore, il finit par se produire.
La semaine dernière, Olivier Véran, le porte-parole du gouvernement, assurait qu'il n'y avait "pas de pénurie", tout en reconnaissant des "tensions". Il appelait également à éviter tout "effet de panique" - phénomène observé sur le papier toilette lors des précédents confinements liés à la pandémie de Covid-19 ou plus récemment sur la moutarde.
Un mot qui "résonne très fort"
Mais même employé à la forme négative, le mot pénurie "résonne très fort du point de vue émotionnel et dans l'imaginaire", pointe pour BFMTV.com Fanny Parise, anthropologue de la consommation. Pour cette chercheuse associée à l'Université de Lausanne, spécialiste de l'impact des croyances sur la consommation, les cohues à la pompe n'ont rien d'aberrant:
"Dans un contexte où l'on parle de la fin de l'abondance, avec une situation internationale compliquée et des inquiétudes sur les ressources énergétiques, ce type de comportement n'est donc pas irrationnel."
Cette anthropologue explique aussi ce type de phénomène par ce qui est appelé, en psychologie sociale, le mimétisme comportemental. "C'est la logique de foule: on voit les files d'attente grossir ou les rayons se vider, alors on fait pareil", analyse-t-elle.
Un phénomène de contagion
Marie-Claire Villeval dresse la même analyse et devine dans la pénurie actuelle de carburant un phénomène de contagion, déjà observé lors de paniques bancaires. "On imite ceux dont le comportement est visible, créant un effet de loupe, car on pense qu'ils ont une information qu'on n'a pas", continue la directrice de recherche.
"Mais les phénomènes de contagion, avec le traitement individuel d'un problème collectif, aggravent souvent la situation", ajoute-t-elle.
Élisabeth Borne, la Première ministre, s'est voulue rassurante dimanche, assurant que les tensions d'approvisionnement allaient "s'améliorer tout au long de la semaine" à mesure de l'arrivée de "livraisons" issues des "stocks stratégiques" de la France.
Si Emmanuel Macron a évoqué ce lundi des négociations "en bonne voie" entre direction et syndicats, en cas de levée des "points de blocage" au niveau des raffineries, il faudrait compter "une grosse semaine" pour retrouver un rythme normal de livraison des stations-service en carburants.












