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"N'attendons pas un passage à l'acte": pourquoi le Haut conseil à l'égalité demande la reconnaissance du terrorisme masculiniste

BFM Sophie Cazaux
Un officier de police (photo d'illustration).

Un officier de police (photo d'illustration). - JULIEN DE ROSA / AFP

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Dans son rapport publié mercredi, le Haut Conseil à l'Égalité entre les femmes et les hommes alerte sur la nécessité de former les forces de sécurité à la détection des signaux du terrorisme masculiniste. En juillet, un attentat masculiniste a été déjoué à Saint-Etienne.

Un "enjeu de sécurité nationale". Dans son rapport publié ce mercredi 21 janvier, le Haut Conseil à l'Égalité entre les femmes et les hommes (HCE) alerte sur la propagation des idéologies masculinistes dans la société. Cette instance consultative indépendante demande une plus ample reconnaissance du caractère terroriste de certaines formes de radicalisation liées à ces mouvements.

La France en a connu une illustration en 2025. En juillet, un attentat d'un masculiniste revendiqué a été déjoué avec l'interpellation dans la région de Saint-Etienne d'un jeune homme de 18 ans muni de deux couteaux, qui a été mis en examen et écroué.

Le Parquet national antiterroriste (Pnat) s'est saisi des faits dans la foulée, ouvrant une enquête "à l'encontre d'un jeune homme de 18 ans, se revendiquant de la mouvance 'incel'", ("involuntary celibate", des hommes considérant qu'ils seraient célibataires à cause des femmes qui ne veulent pas d'eux).

Une menace terroriste "aussi dangereuse que d'autres"

Dans le Code pénal, le terrorisme est défini comme "une entreprise individuelle ou collective ayant pour but de troubler gravement l'ordre public par l'intimidation ou la terreur".

Comme l'explique le rapport du HCE, le masculinisme "ancre dans les esprits la légitimité des violences à l'égard des femmes et des minorités". Il "s'accompagne de la diffusion d'un climat d'intimidation, de discours violents et, dans certains cas, de la promotion du proxénétisme, de l'apologie du viol, voire du meurtre".

Pour Céline Piques, porte-parole de l'association Osez le féminisme, le fait que le Pnat se soit saisi de l'attentat déjoué à Saint-Etienne montre que l'arsenal législatif français est déjà en mesure de lutter contre le terrorisme masculiniste. Mais derrière, "se pose la question de l'effectivité des lois: il faut que le ministère de l'Intérieur se saisisse pleinement de la menace masculiniste et la considère comme aussi dangereuse que d'autres menaces terroristes au niveau national", affirme la co-rapportrice du rapport du HCE à BFM.

Une formation des forces de sécurité

Le HCE alerte ainsi sur "la nécessité d'une acculturation générale des pouvoirs publics" aux enjeux du terrorisme masculiniste. Il préconise pour cela l'élaboration d'une "stratégie nationale de prévention et de lutte contre la radicalisation masculiniste", avec notamment un rapport annuel au Parlement sur l'action publique dans ce domaine et un "plan interministériel pluriannuel". La mise en place de cette stratégie pourrait être assurée par une organisation interministérielle dédiée.

Le HCE et les associations féministes voudraient également que les forces de sécurité françaises soient formées aux enjeux des mouvements masculinistes. Aujourd'hui, "les forces de l'ordre de type police justice sont tout justes formées sur les violences sexistes et sexuelles. Donc une seconde étape serait d'aller les former sur les mouvements masculinistes", estime Emmanuelle Handschuh, membre du collectif féministe Nous Toutes.

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Car ces mouvements "avancent parfois en sous-marin": "peu d'influenceurs se revendiquent masculinistes, souvent ils utilisent des sujets proxy pour faire passer leurs idées: les cryptomonnaies, les jeux vidéos, la musculation…", illustre-t-elle. Sans un regard éduqué sur les caractéristiques du masculinisme, difficile donc d'y voir des vecteurs de radicalisation.

C'est pourquoi le HCE préconise de créer un référentiel national des signaux faibles du masculinisme, pour que les acteurs de première ligne (policiers, gendarmes, magistrats, travailleurs du social, personnels éducatifs) puissent les détecter tôt. Certains discours peuvent éveiller leur attention: des violences faites aux hommes qui seraient passées sous silence, l'idée que les femmes menaceraient les droits des hommes...

Pharos et l'Arcom en première ligne

Cela est également valable concernant les contrôles sur les réseaux sociaux. "La police du web n'est pas assez formée au langage des masculinistes: si ceux qui sont en charge de retirer du contenu illégal d'Internet ne connaissent pas leur langage, ils passeront à côté. Et ils passeront aussi à côté de quelqu'un qui voudrait passer à l'acte", explique à BFM Bérangère Couillard.

La présidente du Haut Conseil à l'Égalité demande un renforcement des contrôles de Pharos, la plateforme de lutte contre les contenus illicites sur Internet, et de l'Arcom, l'autorité publique de régulation de l'audiovisuel.

Le HCE insiste aussi sur la formation du renseignement français sur les discours masculinistes. Cela passerait notamment par l'intégration, dans le cadre d'analyse des menaces de la DGSI, des radicalisations sexistes et misogynes. "Si on prend au sérieux la menace masculiniste et qu'on la surveille réellement, comme on surveille des actions terroristes religieuses, ou politiques sur d'autres sujets, on arrivera mieux à la combattre", abonde Emmanuelle Handschuh.

Une importance sémantique

Nous Toutes salue le rapport du HCE et juge "rassurant que des institutions comme celle-ci arrivent à pointer les réels enjeux et l'ampleur des violences masculinistes en vue d'une prise de conscience de l'Etat". L'association voudrait même que le terrorisme masculiniste soit inscrit dans la loi, une revendication qu'elle porte aussi pour les féminicides. "Pour punir ces crimes, si on ne les nomme pas pour ce qu'ils sont, on n'y met pas les moyens", estime-t-elle.

Une importance sémantique que soulignait également la sociologue spécialiste de l'antiféminisme Mélissa Blais auprès de Mediapart en juillet, en la distinguant du pur cadre juridique: "il faut être capable aussi, comme société, de bien nommer la menace pour l’évaluer et pour casser l’idée que ces attentats relèveraient de l’exception".

Pour commencer, Nous Toutes "espère fortement que l'Etat donnera suite aux propositions du HCE". "Même si on se fait peu d'illusions", ajoute Emmanuelle Handschuh.

Le HCE et les associations féministes alertent sur l'urgence à réagir avant de potentiels passages à l'acte, comme l'attentat masculiniste de l’École polytechnique de Montréal. Le 6 décembre 1989, un homme y a assassiné 14 femmes et a blessé 13 personnes, expliquant son geste par la haine des féministes. Du côté de la France, "n'attendons pas un passage à l'acte pour prendre au sérieux cette menace", plaide Bérangère Couillard.