Affaire Mila: à quand remonte le droit au blasphème en France?
La scène en est presque surréaliste. Ce lundi soir, invitée de l'émission Quotidien sur TMC, Mila, 16 ans, après une dizaine de jours de tourmentes et de menaces de mort consécutives à des propos violemment critiques de l'islam dans une vidéo, se trouvait dans la nécessité de rappeler son droit au blasphème.
"Je ne regrette absolument pas mes propos, le droit au blasphème. (…) Je n’ai jamais voulu blesser d’êtres humains, j’ai seulement voulu blasphémer, parler d’une religion, dire ce que j’en pensais", a-t-elle posé.
Les déclarations initiales de Mila, pour outrancières et grossières qu'elles aient pu être par endroits ("Il n'y a que de la haine dans le Coran, l'islam c'est de la merde", avait-elle notamment lancé), ressortent en effet d'un principe du droit français, qui a accompagné près de trois siècles d'histoire de France. L'entière liberté de blasphémer est même l'un des traits distinctifs de l'identité politique française, y compris au sein d'une Europe où le fait d'injurier la foi religieuse est encore pénalisé sous diverses formes dans plusieurs pays, dont le Danemark, l'Allemagne ou encore l'Espagne.
Consensus révolutionnaire
Dès la genèse de ce point de notre législation, l'expérience française s'est affirmée singulière. "La France est la première nation au monde à abolir ce délit", souligne auprès de BFMTV.com l'historien Jacques de Saint-Victor, auteur notamment de Blasphème : brève histoire d'un crime imaginaire. "Il est aboli en 1791", reprend-t-il. Cette suppression de la criminalisation du blasphème par la Constituante a été préparée par des débats situés deux en amont. Le sujet est en effet soulevé au moment des discussions autour de la Déclaration des droits de l'Homme et du citoyen. "Dès 1789, un débat autour de l'article 10 de la Déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen est un peu tendu car certains évêques sont réticents devant la liberté de conscience car ils imaginent que ça pourrait être utilisé contre eux".
Cependant, l'affaire est réglée au milieu d'un certain consensus. Car dans la France qui s'embarque pour les pointes de vitesse et les virages révolutionnaires, tous, à des degré différents, du curé au citadin, en passant par l'aristocrate, même rétif aux idées nouvelles, sont touchés alors par l'esprit du temps. "Tout le monde à l'époque baigne dans l'esprit des Lumières", confirme Jacques de Saint-Victor. L'historien en profite d'ailleurs pour contrecarrer une erreur communément admise: "A partir de 1791, le délit de blasphème est aboli et contrairement à ce qu'on dit souvent il ne sera jamais rétabli ! Simplement en 1819, on adopte un délit détourné avec une loi punissant dans l'un de ses articles l'outrage à la morale publique et religieuse".
C'est cette loi, coudoyée par une loi sur le sacrilège abrogée par la Monarchie de Juillet quelques années seulement après avoir été prise, qui est abolie par celle de 1881, signant la fin du feuilleton juridico-législatif.
Voltaire à la barre
L'introduction pacifique et relativement harmonieuse du droit de blasphémer dans un société qui ne dédaigne pas franchement la confrontation politique et les querelles, au milieu d'une période particulièrement troublée, a de quoi surprendre. Cette concorde inespérée a plusieurs racines. La première se niche au cœur d'une blessure nationale, encore récente pour le XVIIIe siècle finissant: l'affaire du chevalier de La Barre. "La singularité française vient du fait que l'opinion avait été très marquée par le procès La Barre notamment via la publicité que lui avait donnée Voltaire. C'est un traumatisme national qui correspond à l'esprit des Lumières qui met la religion à distance. Et sous la Révolution française, on a considéré qu'il fallait supprimer ce qu'on appelait les 'crimes imaginaires', du blasphème à l'hérésie", décrit Jacques de Saint-Victor.
En 1765, à Abbeville, un jeune noble, le chevalier de La Barre, est arrêté car on le soupçonne d'avoir profané un crucifix et un cimetière, sous le seul prétexte par ailleurs qu'on l'a entendu se vanter dans le passé de ne pas s'être découvert devant une procession religieuse. Après son procès, il est supplicié, décapité tandis que son corps est jeté au feu. Voltaire se porte post-mortem à son secours.
Le facteur sociologique
Le combat voltairien trouve un écho d'autant plus grand que la tradition d'irrévérence à l'égard de l'Eglise est déjà puissamment implantée dans le royaume, des fabliaux et des libelles raillant des prêtres et des moines libidineux ou gloutons aux moqueries rabelaisiennes sur les théologiens. Le rapport au blasphème est alors à front renversé. Tandis que l'Eglise incline à l'indulgence et à l'édification des âmes, le pouvoir opte pour la dureté: "La Barre est condamné par la justice laïque. L'Eglise était beaucoup moins dure que la justice royale sur le blasphème. L'Eglise cherche la rédemption tandis que la justice royale craint, depuis Saint Louis, que le blasphème attire des malheurs sur le royaume", signale notre interlocuteur.
Un dernier élément appuie l'exception française en matière religieuse au XVIIIe siècle. Et il est de nature sociologique. A compter de la fin du premier tiers de ce siècle, comme l'a indiqué L'Invention de l'Europe d'Emmanuel Todd, la pratique catholique chute sensiblement dans une partie du pays, comme le montrent à la fois l'affluence dans les églises et le nombre d'ordinations de prêtres. "La sécularisation est plus forte en Champagne et dans le bassin parisien, ça contribue d'ailleurs à marquer un trait français", note ainsi Jacques de Saint-Victor.












