"Boucler la boucle": comment au Canada des victimes s'emparent de la justice restaurative pour se reconstruire

La justice représentée. (Photo d'illustration) - Michael Coghlan - CC - Flickr
"Cela a comblé un trou béant". Mis en lumière dans le film Je verrai toujours vos visages et applicable depuis 2015 en France, la justice restaurative a été pensée comme un complément à la justice pénale. Son principe est de permettre à des victimes ou à des parties civiles de rencontrer l'auteur de l'infraction ou du crime.
Un processus vieux de seulement 10 ans et encore confidentiel dans l'Hexagone qui est pourtant répandu dans d'autres pays. Au Canada, ce programme de rencontres porte le nom de "justice réparatrice" et il occupe depuis les années 70 une place particulière dans le système de justice traditionnelle.
"Cela a été un tremblement de terre"
Inspirée de techniques de médiation des peuples autochtones d'Amérique du Nord, la justice réparatrice canadienne a permis à de nombreuses victimes de trouver un apaisement que des décisions judiciaires classiques peinent parfois à octroyer.
Pour Dominique, habitante de Montréal, emprunter la voie de la justice restaurative a été salvatrice pour soigner les plaies d'une vie marquée par deux événements dramatiques. Alors qu'elle n'a que 12 ans, sa mère et son père partent en voiture faire des courses. Sur le trajet, un chauffard ivre percute le véhicule de ses parents. Sa mère n'en sortira pas vivante.
"Cela a été un tremblement de terre pour toute la famille en fait, parce que mon père a perdu sa femme, et en plus, c'est lui qui était au volant (...)", raconte-t-elle, émue, à BFMTV.
Les drames ne s'arrêtent pas là pour Dominique, qui va subir durant son adolescence des abus sexuels de la part d'un oncle. "Je me retrouve au début de l'âge adulte avec ces deux trous-là immenses dans ma vie. Il y avait cette souffrance-là", explique-t-elle.
"J'ai décidé de me lancer"
À l'âge de 30 ans, Dominique décide d'entamer une thérapie qui commencera à guérir les blessures causées par ces deux événements. Mais pour elle, il restait "10% de questions qui restaient complètement sans réponse".
Comment quelqu'un peut vivre en ayant tué la mère de deux enfants en étant sous un volant? Comment est-ce possible de poser des gestes sexuels à une enfant? En 2020, Dominique prend connaissance par le biais d'un reportage de l'existence de la justice réparatrice. "Je savais que ça existait à Montréal. Donc j'ai décidé de me lancer", indique-t-elle.
Pour solliciter une justice réparatrice au Canada, qui ne fait pas partie du système judiciaire, les victimes doivent passer par un organisme nommé le Centre de services de justice réparatrice (CSJR) qui s'occupe ensuite de faire le lien avec les autorités.
Une fois l'organisme contacté, Dominique rencontre un membre du CSJR pour des entretiens où elle expose ses attentes. "On m’avait dit qu’ils feraient ce qu’ils peuvent, mais que probablement, ils seraient capables d’en mettre une seule en place, soit celle de la violence sexuelle ou soit celle de l’accident. Et puis, à ma grande surprise, ils m’ont dit les deux", se souvient Dominique.
Un premier face-à-face plein d'émotions
Dans le cadre de justice réparatrice, il existe deux méthodologies. Soit en groupe, soit lors d'un face-à-face entre l’auteur de l’infraction et la victime, encadré par un médiateur, et un "membre de la communauté". Il faut cependant que l'auteur reconnaisse les faits.
Le chauffard responsable de la mort de sa mère étant mort, Dominique s'est entretenue avec un homme condamné pour avoir tué un couple dans un accident de voiture alors qu'il conduisait ivre. "Pour moi, je ne suis pas là pour le pardon. Je suis là pour des réponses, combler un trou", se souvient-elle avec émotion.
Au moment de rencontrer le chauffard, Dominique est prise dans un "tsunami émotionnel". Durant les trois rencontres, les deux parties racontent leurs histoires et échanges sur les faits commis.
"Le fait de pouvoir parler, ça m'a permis de me raconter à moi-même ma propre histoire de boucler la boucle, et au lieu de me remémorer ces événements-là, et que ça soit sous une forme d'un trou immense dans ma vie, et bien là, il y a un narratif, là, il y a quelque chose que je me raconte", relate Dominique avec un soulagement toujours présent cinq ans après.
"Cela fait un bien immense, ne serait-ce que de pouvoir dire ensuite à mon père que ce n'était pas de sa faute, que la seule personne responsable de cet accident-là, c'était le chauffard multirécidiviste", ajoute-t-elle.
Un soulagement qui intervient même si Dominique n'a pas pu rencontrer l'homme qui a tué sa mère.
"Quand on rencontre quelqu'un, d'abord, on se rencontre de l'autre côté que c'est un être humain, ce n'est pas juste un criminel. Il y a un être humain qui lui aussi a une histoire. Et nos histoires se sont rencontrées quelque part", déclare-t-elle.
Une rencontre en groupe
Pour les faits d'abus sexuels, Dominique a bénéficié de la deuxième méthode de justice réparatrice que propose le Canada: les entretiens en groupe. Accompagnée de deux autres femmes qui ont subi les mêmes sévices, elle a été confrontée à trois hommes coupables d'inceste.
"C'est très difficile de parler d'inceste, mais il y avait entre nous une sorte de sororité ou de solidarité. Il y a quelque chose qui fait qu'on peut s'épauler, on peut se comprendre, on peut affronter les choses ensemble", se remémore-t-elle.
"Le côté peut-être un peu moins positif, ce que je dirais, c'est qu'il y a un effet de groupe souvent, ce qui fait que des fois on ne peut pas aller aussi au fond des choses, qu'en face-à-face", tempère-t-elle tout de même.
Une expérience qui a permis à Dominique d'enlever là aussi un sentiment de culpabilité. Malgré ce bilan positif, elle n'en reste pas moins lucide sur les bénéfices de la justice réparatrice.
"Cela ne remplace pas le système pénal, ça ne remplace pas non plus les thérapies, parce que ça a été nécessaire et je ne crois pas que j'aurais pu faire cette démarche-là sans avoir fait des thérapies avant", prévient-elle d'un ton grave.
Une démarche en expansion en France
En France, la justice restaurative ou réparatrice commence à émerger. "Les témoignages qu'on a sur ce procédé sont dithyrambiques et ils viennent corroborer les recherches faites en Amérique du Nord sur ses bénéfices, même si ce n'est pas une solution miracle", relate dans le podcast de BFMTV, Le Titre à la Une, Benjamin Sayous, directeur général de l’Institut Français pour la Justice Restaurative (IFJR).
Bien qu'en progression, le recours à ce protocole reste minime. L'IFJR souligne que plus de 300 personnes avaient entamé une démarche de justice restaurative en 2024, contre environ 150 en 2023. "On voit apparaître désormais des listes d'attente parce que le volume d'activité est supérieur à ce que nous pouvons proposer", conclut Benjamin Sayous.












