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Rebecca Black: 14 ans après la catastrophe "Friday", la chanteuse revient métamorphosée

BFM Benjamin Pierret , Journaliste culture et people BFMTV
Rebecca Black en 2011, dans le clip de "Friday", et dans la vidéo de son titre "TRUST!", sortie en octobre 2024

Rebecca Black en 2011, dans le clip de "Friday", et dans la vidéo de son titre "TRUST!", sortie en octobre 2024 - Capture d'écran YouTube - rebecca

Le clip de son titre Friday lui a valu des critiques impitoyables du monde entier en 2011, à seulement 13 ans. Près de 15 ans après s'être retrouvée au cœur d'un cyberharcèlement d'une puissance rare, Rebecca Black est de retour dans un tout autre style.

C'est l'histoire d'un acharnement en meute comme le web des années 2010 en a peu connus. Celui de Rebecca Black, une Américaine alors jeune adolescente, devenue en 2011 la risée des États-Unis - et bien au-delà - à cause d'une inoffensive et lénifiante chanson intitulée Friday. Quatorze ans après l'indiscutable catastrophe, la chanteuse de 27 ans revient métamorphosée en artiste alternative avec un nouvel EP intitulé Salvation, ce jeudi 27 février.

Elle défendra ce nouveau disque dès le mois de mars avec une tournée internationale, aux États-Unis mais aussi en Europe. Elle passera notamment par Amsterdam, Berlin, Bruxelles, Bristol, Londres, Manchester, Glasgow et Dublin dans les semaines à venir. De quoi, peut-être, laisser définitivement derrière elle le fiasco qui a fait d'elle la risée du monde alors qu'elle était encore au collège.

La recette d'un massacre

Passionnée d'arts scéniques depuis son enfance, Rebecca Black a 13 ans quand une amie lui parle d'ARK Music Factory, un petit label qui produit alors des chansons enfantines pour de tout jeunes aspirants chanteurs. Avec l'aval de ses parents, la collégienne californienne enregistre un titre avec eux et tourne un clip pour l'accompagner.

Friday est une ode au vendredi soir dont le texte abrutissant ("Hier c'était jeudi, demain ce sera samedi et dimanche viendra ensuite") est interprété d'une voix nasillarde par Rebecca Black - on soupçonne une utilisation malheureuse de l'autotune -, le tout habillé d'une vidéo dont la mise en scène trahit un budget très limité (4.000 dollars au total, selon le New York Times).

Ajoutez à ce cocktail déjà peu favorable l'internet des années 2010, scène de l'avènement de réseaux sociaux encore balbutiants, à une époque où la notion de cyberharcèlement ne s'est pas encore imposée dans le débat public; vous obtenez la recette d'un massacre.

"Le pire truc que j'aie jamais entendu"

"Pour moi, c'était juste un truc sympa à faire pendant les vacances de Noël", se souvient aujourd'hui Rebecca Black dans une interview pour Vice.

La collégienne n'a eu aucun contrôle créatif sur le projet, ARK lui a proposé la chanson telle quelle. "En gros, j'y ai été, j'ai enregistré ma voix et ils en ont fait ce qu'ils voulaient. Même chose pour le clip."

La vidéo est mise en ligne sur YouTube le 10 février 2011 ("Je n'ai pas vu la moindre version du clip avant qu'il ne soit mis en ligne", raconte Rebecca Black) dans l'indifférence du monde. Il faudra un mois à la magie du web pour opérer.

La chanson sort de l'ombre le 11 mars, lorsqu'elle est relayée par l'humoriste américain Daniel Tosh sur son propre blog, accompagnée de la mention: "Écrire des chansons, ce n'est pas pour tout le monde." Le même jour, le site populaire Buzzfeed publie un article intitulé "C'est littéralement le pire truc que j'aie jamais entendu".

Tremblement de terre numérique

Ce week-end-là, le nombre de vues de Friday sur YouTube passe d'un millier à un million, comme le rapporte le Washington Post. La machine est lancée et rien ne semble pouvoir l'arrêter: le titre s'impose rapidement comme un semi-succès commercial en se classant 58e dans le Top 100 américain.

Comme le rapportait le Sydney Morning Herald à l'époque, Friday devient en mars 2011 le sujet le plus commenté sur Twitter, supplantant ainsi... le Japon, alors ravagé tout à la fois par un séisme, un tsunami et une catastrophe nucléaire. Et ce que les internautes ont à en dire aurait de quoi paralyser d'effroi n'importe qui - encore plus une adolescente de 13 ans.

"J'espère que tu vas mourir"

"T'es tellement grosse", "Tu sais pas chanter", "J'espère que tu vas mourir" ou encore "Tu devrais développer un trouble alimentaire, ça te rendrait plus jolie" figurent parmi les dizaines de milliers de commentaires qui s'affichent alors chaque jour sur l'écran d'ordinateur de la jeune Rebecca Black, comme le rapportait ABC News à l'époque. Elle fera même l'objet de menaces de mort, révélées par la police d'Anaheim.

Friday termine 2011 avec le titre de vidéo la plus regardée de l'année sur YouTube. Hier simple collégienne, Rebecca Black est soudain propulsée au rang de phénomène national. Stephen Colbert, animateur-star d'un talk-show, interprète la chanson dans l'émission de son confrère Jimmy Fallon, tandis que Rebecca Black multiplie les interviews sur les plateaux les plus regardés des États-Unis (The Tonight Show With Jay Leno, Good Morning America).

Intervention de Lady Gaga

La vague déferle bien au-delà des États-Unis. En France, par exemple, Daphné Burki livre une parodie du morceau dans l'émission Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, diffusé alors sur Canal+ et présentée par Bruce Toussaint.

"Au début, quand j'ai vu les commentaires méchants, j'ai pleuré", racontait Rebecca Black à l'époque. J'avais l'impression que c'était ma faute (...) Aujourd'hui, ce n'est plus ce que je ressens."

Les quelques soutiens de prestige qui ont émaillé son année 2011 ont sans doute aidé. "Rebecca Black est un génie, et quiconque lui dit qu'elle est ringarde dit des c********", tance ainsi Lady Gaga en personne. La série musicale Glee, qui connaît à l'époque un succès phénoménal outre-Atlantique, reprend sa chanson dans l'un de ses épisodes. Katy Perry, alors à l'apogée de sa carrière, va même plus loin en faisant de Rebecca Black l'une des actrices principales de son clip Last Friday Night (T.G.I.F.).

Harcèlement et déscolarisation

Mais en coulisses, la jeune fille souffre plus qu'elle ne le laisse paraître: "J'étais tellement plus triste que je ne voulais l'admettre", a-t-elle ainsi confié à Vice en 2020. "Personne ne veut avoir le sentiment que le monde entier se moque de soi, et c'est vrai à n'importe quel âge."

"J'aimerais pouvoir parler à celle que j'étais à 13 ans, elle qui avait tellement honte d'elle-même et tellement peur du monde", a-t-elle écrit sur Instagram des années plus tard.

Harcelée par ses camarades de classe, la jeune fille est déscolarisée et suit des cours à la maison pendant quelques années, durant lesquelles elle traverse une période de dépression. Lorsqu'elle retrouve le chemin du lycée, pour la 1ère et la terminale, le harcèlement scolaire reprend. Son bac en poche, elle décide de bouder l'université et s'installe à Los Angeles pour y poursuivre ses ambitions musicales.

Car Rebecca Black n'a jamais abandonné la musique. Après une série de singles peu inspirés sortis dans la foulée de Friday pour capitaliser sur ce succès inattendu, la chanteuse a d'abord gardé une présence médiatique avec des vidéos publiées sur YouTube puis dévoilé un premier EP, RE/BL, en 2017. Elle en a sorti trois depuis, ainsi qu'un premier album en 2023 intitulé Let Her Burn.

"Passer à autre chose"

En signant quelques coups d'éclat. Cette année-là, elle a assuré la première partie d'un concert de Blackpink, superstars mondiales de la K-Pop, aux côtés de Sabrina Carpenter, laquelle a depuis connu un succès planétaire avec son tube Espresso.

"Je me suis débattue avec beaucoup de ressentiment après ('Friday') et l'expérience (que cette chanson) a été. Mais arrive un moment où il faut passer à autre chose, ou bien ce poids vous écrase", confiait-elle à Buzzfeed en 2021.

Pour retrouver de la légèreté, Rebecca Black a continué sur sa lancée en s'aventurant toujours plus loin du côté de l'électro. La rupture avec Friday est définitivement consommée sur Salvation, disponible ce jeudi. Un exercice d'hyperpop dans la lignée d'artistes alliant succès populaires et sonorités alternatives comme Kim Petras, Slayyyter ou encore Charli XCX, qui a signé le carton de l'été dernier avec son album Brat.

Sans pour autant renier la chanson qui l'a propulsée sous des projecteurs: en octobre dernier, celle qui officie également comme DJ a pris les platines du Boiler Room, club réputé de Washington. Et a conclu son set avec un remix de Friday, mêlé à la nappe musicale de 360 de Charli XCX. Face à une salle entière de clubbers reprenant ces paroles violemment moquées il y a 14 ans, Rebecca Black exulte.

"Je crois que Friday m'a vraiment obligée à apprendre comment me battre pour moi-même et à prendre ma propre vie en main", confiait-elle à Variety en 2021. "Ça m'a appris beaucoup de choses sur la force, et à quel point il est important de la projeter dans son art. En tant qu'artiste, l'une des choses les plus importantes est d'avoir son propre point de vue et de savoir pourquoi on fait les choses. Et Friday m'a beaucoup appris sur mon 'pourquoi'."