La philosophie "friluftsliv": comment les Norvégiens continuent à vivre dehors malgré le froid

Les Norvégiens s'y connaissent en froid. Les habitants de ce pays scandinave, qui fait face actuellement à des températures records, subissent chaque année des hivers rudes, avec un mercure qui oscillent le plus souvent entre 0 et -20°C. Mais loin de s'enfermer en attendant la belle saison, ils ont développé une posture à mi-chemin entre la discipline de vie et la philosophie du quotidien, résumé par le mot "friluftsliv", à prononcer "fri-louftsse-live": en clair, l'art de vivre au grand air par tous les temps.
Une pratique qui inspire à l'heure où la France s'apprête à connaître un important épisode de froid, avec des températures qui pourraient être les plus basses dans l'Hexagone en six ans, notamment pour la journée de mardi.
De la source littéraire au phénomène de société
Ce terme trouve sa première occurrence en 1859 dans un poème de l'écrivain norvégien Erick Ibsen, rappelle Le Point dans un article dédié à ce concept. C'est alors un mot-valise qui réunit ceux de "fri", qui signifie "libre", luft", soit "air" et "liv" qui veut dire "vivre". À l'époque, plus qu'une attitude à adopter, c'est un sentiment: celui d'une stupéfaction et d'une énergie qui vous envahissent lorsque vous vous trouvez dans la nature.
Plus de 150 ans après cette première mention, le mot a intégré le langage commun en Norvège et irrigue toute la société comme un mantra relevant de la notion de bien-être: il est bénéfique de passer du temps en plein air, si possible dans la nature, pour se reconnecter avec soi-même.
Il s'agit aussi d'incorporer des temps à l'extérieur de façon quasi-quotidienne. Le Guardian explique ainsi que 77% des Norvégiens passent du temps dans la nature au moins une fois par semaine et que 25% d'entre eux le font même quotidiennement. Une habitude qui s'apprend dès le plus jeune âge, puisque "dans la plupart des crèches", les enfants passent 80% de leur temps dehors et passent même régulièrement des nuits à l'extérieur, souvent dans des tentes.
"Nous sommes sans cesse tiraillés par la vie moderne"
Helga Synnevåg Løvoll est titulaire d'un doctorat en Norvège sur les liens entre vie en plein air et motivation des individus. Elle enseigne le friluftsliv à l'université de Volda, une ville d'à peine 6.000 habitants nichée dans les fjords, à plus de 350 kilomètres au nord-ouest d'Oslo et à une trentaine de kilomètres de la mer.
"Aujourd'hui, notre façon d'être, c'est d'être connecté à notre téléphone portable, avec les conséquences que l'on sait sur la santé mentale et le stress que cela génère en général", diagnostique-t-elle pour Le Point.
"Trouver le temps d'aller s'asseoir en famille ou avec des amis dans la nature relève d'une gageure parce que nous sommes sans cesse tiraillés par la vie moderne et Internet. Alors que nous reconnecter longuement à la nature est précisément ce dont nous avons besoin", explique-t-elle.
Mais attention, l'environnement naturel doit être respecté et donc préservé: interdiction donc de le dégrader d'une quelconque façon, notamment en le polluant. "Le friluftsliv peut aussi se révéler de nos jours très anti-écologique, en termes d'équipement et de déplacements. Vous pouvez parfaitement décider d'arriver en plein air avec des habitudes consuméristes, et tout ce que vous ferez ira à l'encontre des valeurs traditionnelles de cette pratique", met en garde la spécialiste.
En mêlant les enjeux actuels d'écologie et de santé mentale, le friluftsliv s'avère répondre aux enjeux chers aux sociétés occidentales. D'autant qu'un classement particulièrement en vogue semble plaider pour les Norvégiens: celui des pays les plus heureux du monde, selon le World Happiness Report, au sein duquel la Norvège figure 7e en 2023, alors que la France est descendue à la 21e place.











