TOUT COMPRENDRE – Comment la rivalité entre Suez et Veolia a tourné à la guerre ouverte

Bertrand Camus (Suez) et Antoine Frérot (Veolia) - JOEL SAGET / AFP
Clap de fin pour l'affaire Veolia/Suez? Ce lundi, le groupe Engie devrait entériner l'offre déposée par le premier lors d'un conseil d’administration très attendu. L'enjeu pour Veolia: acquérir les parts de Suez possédées par son principal actionnaire, Engie. Retour sur une série à rebondissements…
- Quelles sont les forces en présence?
Engie: le géant de l'énergie français est issu de la fusion entre Gaz de France (GDF) et Suez en 2007. Troisième groupe mondial (hors pétrole) de son secteur, il a pour premier actionnaire l'Etat français, qui possède 23,64% du capital de l'entreprise. Engie, elle-même, possède des parts dans d'autres entreprises, à commencer par Suez dont elle possède 32% du capital. C'est cette part que Veolia souhaite acquérir. Son président est Jean-Pierre Clamadieu.
Veolia : Anciennement Compagnie générale des eaux, l'entreprise est spécialisée dans la gestion de l'eau, la gestion de l'énergie et celle des déchets. L'Etat est aussi son premier actionnaire, via la Caisse des dépôts et consignations avec 5,7 % du capital. Son PDG est Antoine Frérot.
Suez: filiale d'Engie, le groupe (anciennement Suez Environnement) est aussi un acteur de la gestion de l'eau et du recyclage de déchets. Suez reste moins puissant que Veolia en terme de chiffre d'affaires. Le directeur général de Suez est Bertrand Camus.
Ardian: fonds d'investissement créé en 1996, il gère aujourd'hui 100 milliards de dollars d'actifs. Ce fonds tricolore est une des plus grosses sociétés d'investissement privée au monde.
- Quel est l'enjeu de la bataille?
L'avenir de Suez au sein d'Engie est un débat récurrent, lié à la stratégie même d'Engie. Depuis la fin de l'année dernière, le géant de l'énergie était en proie à une guerre intestine entre le conseil d'administration menée par son président Jean-Pierre Clamadieu, et sa directrice générale, Isabelle Kocher. Le sort de Suez, longtemps incertain, faisait partie des points de tensions, jusqu'au débarquement d'Isabelle Kocher, annoncé en février dernier et effectif en mai.
En juillet, Jean-Pierre Clamadieu se dit alors "ouvert" à une cession de Suez pour se recentrer sur les activités énergétiques. En août, le principal concurrent de Suez, Veolia, prépare donc son offre pour fusionner leurs offres en commun.
- La première offensive de Veolia
Le PDG Antoine Frérot raconte avoir appelé le 3 août le directeur général de Suez Bertrand Camus: "'Bertrand, ne pensez-vous pas qu'il serait temps de nous rencontrer pour envisager un rapprochement?' Il m'a dit: 'je ne suis pas intéressé'". Il ira aussi expliquer son projet au gouvernement, notamment au Premier ministre.
Malgré tout, Veolia dévoile son opération le 30 août dernier non pas pour racheter les 32% d'Engie mais 29,9% des parts de Suez. Au-delà de 30%, Veolia aurait été contraint de lancer une offre publique d'achat (OPA), rendant le processus bien plus long. Pour cette acquisition, Veolia est prêt à mettre 2,9 milliards d'euros. En cas d'accord, le groupe lancerait alors une OPA sur le solde des actions, avec l'horizon d'une fusion avec Suez en 12 à 18 mois. Veolia fixe une deadline à cette offre: le 30 septembre.
- La contre-attaque de Suez
Loin de goûter cette offre, Suez refuse catégoriquement la cession, la jugeant "porteuse de grandes incertitudes". Son directeur général Bertrand Camus évoque même une opération "hostile", avec "des risques majeurs pour nos emplois".
Pour éviter d'être accusé de monopole, notamment sur la branche eau, Veolia prévoit de la céder au fonds d'investissement Meridiam. Les syndicats de Suez craignent une casse sociale.
Le 4 septembre, Engie réagit à l'offre et demande son amélioration tout en se disant "ouvert" un plan alternatif pour Suez. De son côté, le gouvernement, par la voix du Premier ministre, estime d'abord que le plan de Veolia "fait sens". Le 16 septembre, avec le durcissement des positions réciproques, Bruno Le Maire tente de temporiser et demande d'éviter la "précipitation".
- Suez met le feu aux poudres
Bien déterminé à bloquer cette offre, Suez tente un coup de poker audacieux, le 24 septembre: la création d'une fondation destinée à rendre incessible pour quatre ans son activité Eau France.
Invité sur BFM Business, le PDG de Veolia lâche ses coups dénonçant une "dernière manœuvre un peu pitoyable de désertion et de transfert à l'étranger de l'activité Eau France". Et de viser la direction de Suez: "Quand on défend son poste plutôt que son entreprise face à un projet d’intérêt national, j’estime qu’on trahit et son entreprise, et la France".
- Comment Veolia a renforcé son offre
Fâché mais déterminé, Veolia annonce une amélioration de son offre: près de 3,4 milliards d'euros pour Suez et l'engagement auprès de Suez à ne déposer pendant six mois "une offre publique portant sur 70,1% du capital de Suez qu'à la condition qu'elle soit amicale".
Suez repousse de la même façon cette nouvelle offre et redemande du temps à Engie. Ce dernier accueille pourtant "favorablement" la nouvelle offre de Veolia mais obtient un délai supplémentaire jusqu'au 5 octobre pour l'entériner.
- Baroud d'honneur d'Ardian
Dernier rebondissement le 1er octobre: l'offre du fonds d'investissement Ardian, "soutenue" par Suez. Un baroud d'honneur? Engie ferme rapidement la porte qualifiant l'approche d'Ardian de "vague marque d'intérêt qui ne contient ni prix, ni le consortium d'investisseurs" promis. Le 5 octobre, à quelques heures du conseil d'administration d'Engie censé valider l'offre, Ardian abandonne son offre. Le feuilleton devrait donc se conclure sur l'offre de Veolia, à moins que l'Etat n'intervienne...











