"Astra Mortem", le projet participatif punk qui veut changer les mentalités de l’édition

Logo de la BD "Astra Mortem", qui cartonne sur Ulule - Waning Publishing
Une heure et une minute. C’est le temps qu’il a fallu, mardi 28 septembre, au projet Astra Mortem pour atteindre son objectif de 25.000 euros sur Ulule. Moins de douze heures après son lancement, ce projet de BD résolument punk, imaginé par le populaire YouTubeur Alt236, l’éditeur Sullivan Rouaud et le dessinateur Mehdi Chamsa pour redorer en France le blason de la dark fantasy, avait déjà récolté plus de 101.000 euros, réunis par plus de 1.700 contributeurs.
Ce succès est à la hauteur de l’ambition de ce projet dont la fabrication est un pied de nez à l’édition classique et propose une nouvelle manière, révolutionnaire, de rémunérer les auteurs.
"On peut directement ressentir l’engouement des futurs lecteurs, ce qui n’est pas le cas dans le circuit classique, s’enthousiasme Mehdi Chamsa. C’est très motivant. Ça donne envie de faire la meilleure BD de tous les temps!"
Le trio se dit cependant un peu dépassé par l’engouement autour de la campagne. "On n’avait pas prévu ça, assure Alt 236. C’est dur de percuter. On a fait un live sur Twitch et l’énergie des gens, qui ont eu des super suggestions pour la suite de la campagne, nous a fait du bien." Et de valider leur intuition qu’une alternative à l’édition classique est bien possible: "On a eu que de la bienveillance. C’est fou sur Internet aujourd’hui, commente Sullivan Rouaud. Ça permet de croire au circuit court, de nous aux lecteurs".
Le projet est adossé à Waning Publishing, "maison d'auto-édition et de ténèbres" elle aussi lancée par Sullivan Rouaud et Alt 236 et qui tire son nom d’un mot anglais désignant le croissant déclinant de la Lune. Une métaphore de leur vision de l'édition, qui doit viser la décroissance en ces temps où le marché, saturé, peine à se renouveler et à prendre des risques. Si le financement participatif sur Internet et la micro-édition ont permis depuis des années de faire émerger des talents nouveaux, le projet Astra Mortem est doté d’une dimension supplémentaire.
"On ne vise pas le gros volume. On veut produire des livres qui soient responsables dans leur fabrication et viser les gens qui veulent vraiment ce genre de livres", annonce Alt 236. "Si on ne l’avait pas fait comme ça, le projet n’existerait pas sous cette forme", souligne Sullivan Rouaud. Leur objectif est de pouvoir publier en toute liberté, sans contrainte éditoriale, un type d’œuvre qui a quasiment disparu des librairies: 300 pages noir et blanc de dark fantasy cosmique.
Ce genre, dont sont dérivés de grands succès récents comme le manga Berserk, s’inscrit dans une tradition bien française. De Gustave Doré au XIXe siècle à Métal Hurlant dans les années 1970 en passant par George Meliès dans les années 1900, la France a toujours produit d’ambitieuses œuvres fantastiques ou de SF. Ce patrimoine n’est plus valorisé. A travers Astra Mortem, Sullivan Rouaud et Alt 236 veulent retrouver cette énergie créatrice, mais aussi la souplesse éditoriale d’un Métal Hurlant qui dans les années 1970 a édité des auteurs (Corben, Moebius) dont l’influence a pesé sur certains des films les plus importants de l’histoire, de Star Wars à Mad Max en passant Evil Dead.

"On n’a pas de nostalgie. On n’a pas envie de refaire ces œuvres à l’identique, mais de retrouver la même envie", insiste Alt 236. Pour créer cette "histoire sans borne au niveau de l’imaginaire", "éditorialement punk", ils ont fait appel au dessinateur Mehdi Chamsa, "mutant de l’espace" dont ils veulent faire une star du 9e Art.
"Notre plaisir est d’inventer une histoire où on peut faire ce que l’on veut, qui va convoquer des choses que l’on rêve de voir à l’image et qui vont être exécutées par quelqu’un que l'on admire", résume Alt 236.
"Le monde de l’édition est figé"
Punk, ce projet l’est surtout dans sa manière de rémunérer le dessinateur d’Astra Mortem, bien au-dessus des taux qui ont cours dans l’édition traditionnelle. Si Sullivan Rouaud et Alt 236 toucheront chacun 5% de l’argent récolté lors de la campagne, Mehdi Chamsa en aura lui 25%. Du jamais vu dans l’édition.
"Personne n’acceptera jamais ça, précise Sullivan Rouaud, lui-même éditeur chez Hi Comics, spécialisé dans la BD américaine. Il faudrait se passer soit de la diffusion soit de la distribution, soit de la marge des libraires."
Ce qui serait impossible, tant le succès d’un livre dépend d’eux. "Le monde de l’édition est figé, poursuit Sullivan Rouaud. Chaque répartition ne peut bouger que d’un ou de deux pour cent. La diffusion va prendre de 15 à 16. Le distribution 18 à 20. L'artiste entre 8 et 10. La fabrication entre 10 et 15. Et à la fin il reste 20% de marge pour la maison d’édition, avec laquelle ils vont payer les salaires des gens. Les libraires vont prendre 40% sur le prix de vente d’un bouquin".

La répartition voulue par Sullivan Rouaud et Alt 236 favorise l’auteur, mais laisse à leur société une marge dérisoire de 1,5%. "Clairement, cette boîte n’aura jamais les moyens de payer qui que ce soit, à part un comptable en freelance et les auteurs. Et Waning ne sera jamais en bourse", s’amuse Sullivan Rouaud, qui conserve d'ailleurs son poste d'éditeur chez Hi Comics et s'occupera de Waning Publishing en parallèle.
L’avenir de l’édition?
Leur projet peut-il être l’avenir de l’édition, confrontée depuis quelques années à un vieillissement de son lectorat et à une surproduction dramatique? "Il faut qu’on se lance pour savoir, même si je pense que la réponse est plus proche du non que du oui, indique Sullivan Rouaud. Je ne suis pas particulièrement frondeur contre la diffusion et la distribution. Par contre, s’en passer, c’est ce qui permet de bien payer l’artiste - qui est quand même la question prépondérante aujourd’hui. L’avenir de l’édition, ça doit être de mieux payer les artistes. C’est une certitude." Cette démarche politique ne vise pas à se mettre à dos l’édition traditionnelle, mais bien à provoquer l’étincelle qui fera "changer les mentalités", espère Alt 236.
L’autre combat de Waning Publishing est écologique - et tout aussi irréalisable dans l’édition classique: "à partir de 100.000 euros [récoltés sur Ulule], on replante un arbre pour chaque arbre qui a servi à la construction du bouquin, annonce Sullivan Rouaud. Dans la micro-édition et chez les indés, il y en a qui le font, comme [l'éditeur suisse] Atrabile par exemple. C’est une manière de réduire l’empreinte carbone. Les livres qui passent par la Slovénie et l’Allemagne dans l’édition classique ont une empreinte carbone irrattrapable quand ils arrivent chez nous en France."
Après le succès d’Astra Mortem, la prochaine étape sera de développer les activités de Waning Publishing au-delà de la BD. Ils ont dans leur ligne de mire une œuvre mythique devenue introuvable, Le Necronomicon (1977), premier recueil de l'artiste suisse H. R. Giger, dont les images ont donné naissance à Alien (1979) de Ridley Scott. Le livre sera proposé dans sa version absolue, avec des inédits, sur Ulule, au début printemps prochain.











