Trop de touristes à Noël en Alsace? Comment les communes tentent de limiter l'effet "parc d'attraction"

Le marché de noël dans une rue de Strasbourg à côté de la cathédrale le 23 novembre 2019. - FREDERICK FLORIN / AFP
"L’Alsace est un pays de marchés de Noël." À l'approche des fêtes de fin d'année, le teritoire alsacien se parera bientôt de guirlandes lumineuses... et de touristes, qui viennent profiter des marchés de Noël. C'est à cette période que l’Alsace attire le plus de visiteurs.
En 2022, Strasbourg, qui se veut capitale de Noël, a rassemblé 2,8 millions de visiteurs sur les quatre semaines de l’avent, un chiffre record et une hausse de 10% par rapport à la dernière de fréquentation "normale" d'avant-Covid. Des communes qui ne comptent que quelques milliers d’habitants à l’année ont vu leur fréquentation exploser pendant plusieurs semaines.
"Du 27 novembre au 24 décembre, on a eu en l’espace de quatre semaines 396.000 personnes qui sont venues à Riquewihr", indique à BFMTV.com Daniel Klack, maire de cette commune du Haut-Rhin qui compte à l’ordinaire moins de 2000 habitants.
"Un ras-le-bol des habitants"
Cette fréquentation représente un réel avantage économique pour la région, qui a en partie construit son attractivité autour de cette période touristique. Mais qui vient aussi avec son lot d’inconvénients pour ceux qui vivent en Alsace tout au long de l’année.
"Je dis toujours aux habitants: c’est grâce au tourisme que vous pouvez avoir tous les services que vous avez: la médiathèque, la piscine… Mais, attention, à un moment donné, il y a une ligne à ne pas franchir, sinon il y a un déséquilibre", met en garde Martine Schwartz, maire de Kaysersberg, dont le marché de Noël est particulièrement réputé pour son aspect authentique.
Ce risque de "déséquilibre", certaines communes l'ont déjà constaté. Sur le court-terme, les moments de forte affluence sur les marchés de Noël représentent avant tout un inconvénient pour les habitants des communes. Des routes congestionnées pour atteindre les villages, des rues bloquées par les visiteurs…
"Ce qu’on a perçu durant les années avant-Covid, c’est qu’il y avait une exaspération, un ras-le-bol des habitants sur le fait que leur ville n’était plus fonctionnelle, agréable" sur la période du marché de Noël, explique Joël Steffen, adjoint à la mairie de Strasbourg en charge du tourisme.
Un pic de fréquentation également constaté, à leur échelle, par les plus petites communes alsaciennes. "J’ai pu observer une augmentation en 2019. On avait une espèce de sommet, on s’est dit 'c’est pas possible, ça ne peut pas continuer à augmenter comme ça'", confirme Martine Schwartz.
D'autant plus que cette forte affluence peut finalement avoir un impact négatif sur l'expérience des visiteurs.
"À un moment donné, le touriste est déçu (...) Quand vous êtes serrés l’un contre l’autre, que vous ne trouvez rien pour manger, c’est la galère pour stationner… Ça perd le côté magique" des marchés de Noël, déplore Daniel Klack.
Des mesures à l'échelle des communes
Le problème n’est donc pas nouveau. Si l’Alsace voit sa fréquentation augmenter depuis la fin du Covid, et en particulier en 2023 avec le retour des touristes étrangers, la question d’une affluence trop importante et d’un besoin de réguler le flux de visiteurs est abordée depuis presque une dizaine d’années maintenant.
Les communes ont individuellement mis en place des mesures pour réguler ce flux de touristes: Kaysersberg a réduit le périmètre de son marché de Noël pour mieux gérer l’aspect sécuritaire et bloquer moins de rues pour les riverains, a réservé des parkings pour les habitants et mis en place, avec d’autres communes, un système de navettes pour permettre aux visiteurs de venir en train depuis Colmar.
Autant de mesures qui ont été testées lors de la dernière édition du marché de Noël.
"Ce que j’en retiens, ce n’est pas du tout l’impression qu’on avait en 2019. On n’a pas ce sentiment de crise, due à beaucoup trop de monde sur un même site", se réjouit Martine Schwartz.
Faire payer pour dissuader de venir?
À Strasbourg, l’espace du marché de Noël, qui ne peut s’étaler au-delà de la Grande-Île pour des questions de sécurité, a également été reconfiguré pour faciliter la circulation des visiteurs. Les 300 chalets sont ainsi répartis sur une dizaine de places, faisant du marché de Noël de Strasbourg une sorte de rassemblement de plus petits marchés.
Mais pas question pour autant de rendre un marché de Noël payant, qui ne serait pas une solution viable pour réguler le nombre de visiteurs, selon Joël Steffen.
"Le but, ce n’est pas de rendre payant pour dissuader les gens de venir. Si les gens veulent venir, ils paieront. Ils payent déjà le voyage, l’hébergement, à manger (...) Ce n’est pas ça qui va les décider à y aller ou pas."
D'autant plus que certains maires craignent qu'instaurer une forme de "péage" pour accéder à certains sites particulièrement fréquentés ne renforce leur image de parc touristique.
"On nous traite déjà de musée, de parc d’attractions… Riquewihr est avant tout une commune avec des habitants. Si demain on met une barrière, un quota en place, pour moi, on devient un vrai parc d’attractions", martèle Daniel Klack.
"L'objectif, c'est de dire que l'Alsace est grande"
Au-delà des mesures prises individuellement par les municipalités, les communes et offices de tourisme se livrent également à un jeu d’influence pour mieux répartir les touristes sur le territoire. Ils choisissent ainsi de promouvoir "l’itinérance", afin d'inciter les visiteurs à privilégier d’autres lieux touristiques en Alsace que ceux déjà en tension.
"On a pris le parti d’essayer de proposer aux gens d’aller découvrir les pépites, de réaliser des expériences alsaciennes, qui ne sont pas forcément toutes centrées sur les mêmes sites", explique Marc Lévy, directeur général d'Alsace Destination Tourisme. "L’objectif, c’est de dire que l’Alsace est grande, qu’il y a des territoires qui valent le coup d’être visités, d’être découverts."
Cela passe notamment par des campagnes de communication faisant la promotion de territoires moins fréquentés mais potentiellement tous aussi attractifs que les principaux marchés de Noël alsaciens. Et il s'agit surtout de proposer aux touristes une variété d'activités qui ne sont pas centrées autour des marchés de Noëls.
"On ne vient pas en Alsace à la période de Noël que pour les marchés. On va venir pour des illuminations, on va venir pour des concerts, des expositions, pour des ateliers créatifs", conclut le directeur général d'Alsace Destination Tourisme.
Mais puisque les marchés de Noël restent tout de même une attraction majeure de l'Alsace à la période des fêtes de fin d'année, certaines communes et offices cherchent des moyens de soulager leur site de cette fréquentation dense, en incitant les visiteurs à se rendre sur les marchés de Noël des plus petites communes aux alentours.
Il est parfois suggéré à ces communes d'ouvrir leur marché de Noël sur des périodes plus longues, car certains ne sont ouverts qu’un seul week-end pendant les fêtes de fin d’année.
La mairie de Kaysersberg, où le marché de Noël est ouvert les quatre week-ends de l’avent, a notamment été incitée par les professionnels du tourisme à ouvrir le marché toute la semaine avant Noël, voire même tous les jours.
"La politique de la commune, aujourd’hui, c’est de dire non, on ne va pas au-delà", s’oppose toutefois Martine Schwartz. "On embête déjà assez les gens comme ça les week-ends. Les habitants sont quand même assez impactés par ça, surtout ceux qui vivent dans le centre."
L'élue n'est pas non plus favorable à la création d'un marché de Noël à Kintzheim, dont elle est maire déléguée, et qui fait partie depuis 2020 de la commune nouvelle de Kaysersberg-Vignoble.
"L’itinérance, oui. Mais la commune qui veut accueillir les touristes, il faut qu’elle soit organisée. Il faut qu’elle puisse les accueillir. Est-ce qu’il y a suffisamment de toilettes publiques? Est-ce qu’il y a assez de parkings?", pointe-t-elle. "À Kintzheim, on ne pourrait pas. C’est plutôt une grosse opposition de la part des habitants."
"Le touriste fait ce qu'il veut"
D’autres communes soulignent l’importance d’un marché de Noël imaginé pour les habitants, et non les touristes. Outre le fait que la commune de Guémar ne dispose pas des infrastructures pour accueillir un flux massif de touristes, son maire souligne l’aspect intimiste du marché de Noël.
"Je ne saurais même pas où mettre les gens, parce que chez nous, c'est petit. (...) Pour les faire venir, il faut de l’attraction, il faut des restaurants, des parkings", explique Umberto Stamile, maire de la commune. "Nous n'avons pas de restaurants, quasiment pas de gîtes. Si j’ai 50 bus qui débarquent, je sais pas où les mettre."
Ce jeu d’influence sur les touristes a donc ses limites. D'autant que les marchés de Noël comme Strasbourg, dont la réputation est bien établie, et ce même au-delà du territoire national, pourront difficilement convaincre les touristes d’aller voir ailleurs.
"Même si on a ce discours de dire qu’il y a d’autres choses à faire en Alsace, les gens vont quand même venir", souligne Joël Steffen. "S’ils viennent de Marseille, de Bordeaux ou de Lille, ils viendront au marché de Noël de Strasbourg."
Les touristes voudront "automatiquement passer par les communes 'emblématiques'" dont les marchés de Noël sont déjà bien connus du public, confirme Daniel Klack, tandis que Martine Schwartz assure elle aussi que "le touriste fait ce qu'il veut".
Mais depuis la mise en place de cette promotion de l'itinérance il y a quelques années, l'Alsace Destination Tourisme remarque tout de même un changement dans les habitudes des touristes, et ce tout au long de l'année.
"Ce qu’on a vu, c’est l’arrivée de plus en plus d’itinérants, notamment à vélo", explique Marc Lévy. "Ça permet aussi de voir qu’un certain nombre de sites, qui n’étaient pas forcément fréquentés, le deviennent: un certain nombre de châteaux, les maisons troglodytes de Graufthal, la grotte aux nains d’Altkirch..."
Car l'Alsace, après tout, est une région dont la fréquentation touristique ne se limite pas à la période des fêtes de fin d'année. Les touristes sont nombreux à venir aussi au printemps, ou bien pour suivre la route des Vins.













