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Strasbourg: renommé Jean-Pierre à 14 ans, Mohammed se bat depuis 50 ans pour retrouver son identité

BFM Alsace Kévin Drouant avec Charlotte Lesage
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Arrivé en France en 1966, Mohammed Guerroumi a été rebaptisé Jean-Pierre Guérin par les services sociaux. Après 50 ans de combat, il vient de retrouver son prénom. Il se bat désormais pour son nom.

Depuis son arrivée en France en 1966, Mohammed Guerroumi a connu plusieurs identités. Rebaptisé Jean-Pierre Guérin, il est désormais Mohammed Guérin Guerroumi après un combat administratif long de 50 ans.

Une première victoire pour cet homme installé à Strasbourg qui lance ses dernières forces dans son ultime bataille: supprimer définitivement le nom qui lui a été imposé à son arrivée dans l’Hexagone sur ses papiers d’identité.

Il arrive en France pour rejoindre son père

En 1966, Mohammed Guerroumi, alors âgé de 14 ans, quitte l’Algérie pour rejoindre Strasbourg où son père qui a servi pour la France est hospitalisé. Ses deux frères, Ahmed et Chérif, l’accompagnent.

À l’aéroport de la capitale européenne, les trois frères ne voient pas leur père. Une décision judiciaire est tombée entre temps. Le tribunal de Strasbourg l'a jugé inapte à s’occuper de ses enfants. Mohammed Guerroumi, Ahmed et Chérif deviennent alors pupilles de la nation et sont placés au foyer Charle Freys de Strasbourg.

"J'ai pris le nom de mon éducateur"

Au sein de la structure d'accueil, le tuteur et l’assistante sociale obligent les trois frères à changer leur prénom et leur nom afin de pouvoir "mieux s'assimiler". Mohammed devient alors Jean-Pierre. "J’ai pris le nom de mon éducateur", rapporte-t-il à BFM Alsace. "Ahmed devient Alphonse et Chérif devient Christian", poursuit-il. Les Guerroumi deviennent les Guérin.

Difficile dans la tête d’un petit garçon de 14 ans de comprendre les tenants et aboutissants d’un tel changement. Ce n’est que bien plus tard, à 21 ans, que Mohammed prend conscience des difficultés liées à ce changement d’identité.

En recherchant un appartement, par exemple. "Je me présente, je dis que je m’appelle Jean-Pierre Guérin, ils me voient basané et ils me disent que l’appartement a été donné", rapporte Mohammed qui s’est lancé dans un combat administratif long de 50 ans pour récupérer son identité.

"Une machine à broyer"

"J’ai attaqué l’Etat pendant des années et des années. C’est une machine à broyer", assure-t-il. "Il faut être fort."

En 1974, il obtient un passeport algérien en son nom Mohammed Guerroumi. Son passeport français, lui, indique toujours Jean-Pierre Guérin. Les passages aux frontières sont laborieux. Mohammed travaille en Allemagne, juste à côté de Strasbourg, et les douaniers ne comprennent pas ses deux identités. Il obtient finalement du consulat d'Algérie une attestation de concordance, liant les deux identités.

En 1978, il saisit le ministère de la justice, puis le tribunal administratif et enfin le Conseil d’État, mais sans succès. Le décret en vigueur à l'époque ne permet pas de changer de nom. Seule consolation à l'époque, il réussit à faire apparaître sur son passeport un nom "usuel": Guerroumi apparaît alors aux côtés de Guérin.

Il récupère son prénom en 2023

En 2023, la loi de modernisation de la justice fait évoluer la législation et lui permet en septembre, suite à une demande en mairie de Strasbourg en juin, de retrouver son prénom. Jean-Pierre a disparu, ses papiers indiquent Mohammed Guérin Guerroumi. Une victoire après 50 ans de bataille.

Reste désormais à effacer le nom Guérin de ses papiers. Une demande a été envoyée au ministère de la Justice, bien réceptionnée, mais en attente de réponse. "Je lui ai fait une lettre de quatre pages en lui expliquant toute mon histoire", conclut Mohammed. "S’il lit les quatre pages, c’est bon. Mais s’il ne lit que le début…"