"Un cimetière qui ressemble au défunt": comment les préoccupations écologiques commencent à transformer les rites funéraires
Des sépultures au cimetière écologique d'Ivry-sur-Seine, dans le Val-de-Marne, le 29 octobre 2025. - Salomé Robles
Jeanne s'affaire à arroser les fleurs sur la tombe de sa sœur, décédée en 2014. En cette semaine de la Toussaint, elle a ramené une nouvelle variété de plante, "plus résistante pour l'hiver", qu'elle pose sur la grande tombe minérale. Mais dans ce cimetière d'Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), quelques mètres plus loin seulement, il existe une parcelle où l'on ne retrouve aucun monument en béton.
Jeanne n'en avait jamais entendu parler. "Pourtant, la tombe de ma sœur est tout près", note-t-elle. Dans cet "espace funéraire écologique", pas de tombes ornées de pots de fleurs, même à la Toussaint. À la place, un espace où l'herbe pousse librement avec de modestes stèles, souvent en bois, et parfois entourées de fleurs colorées.
En se faufilant à travers ces sépultures -il n'y a pas de chemins délimités-, Jeanne s'enthousiasme devant une stèle décorée de fleurs jaunes, roses et blanches, plantées en pleine terre et entourée de pierres peintes. "Peut-être que ma sœur aurait aimé être enterrée là, elle était plus nature que moi", souffle-t-elle.

Quel bilan carbone pour nos obsèques?
Depuis quelques années, de tels espaces, dits naturels ou écologiques, se développent dans les cimetières français. Manon Moncoq, anthropologue du funéraire, en a décompté au moins une vingtaine à travers le territoire. Depuis qu'elle a commencé à s'intéresser à ce sujet, il y a huit ans de cela, elle a observé une grande évolution.
"Au début, on a surtout vu le développement d'une offre de fournitures des pompes funèbres plus durables", explique-t-elle, citant notamment les cercueils sans vernis en bois issu de forêts françaises durables, les urnes biodégradables ou même les cercueils en carton, même si ces derniers "ne prennent pas plus d'ampleur que ça".
Rapidement, Manon Moncoq a remarqué "une prise de conscience des considérations écologiques de tous les acteurs du funéraires", allant jusqu'aux déplacements faits en voiture ou à la nourriture servie lors de cérémonies.
"Pourtant, c'est un secteur très sacralisé", reconnaît-elle.
Preuve de cet intérêt, une première étude a été réalisée en 2017 pour la Fondation Services funéraires de Paris afin de mesurer l'empreinte carbone des obsèques. Selon celle-ci, une inhumation émet autant de CO2 qu'un trajet de 4.023 kilomètres en voiture. S'y ajoute la pollution des sols liée aux produits utilisés pour conserver le corps du défunt. Une crémation, elle, équivaudrait à 1.124 kilomètres parcourus. Outre les gaz à effet de serre, brûler un corps rejette des dioxines ou du mercure. Depuis 2018, les crématoriums français doivent être équipés de filtres pour limiter un maximum ces rejets.
La CNASF (Chambre syndicale nationale des arts funéraires) a réalisé une étude similaire, mais a obtenu des résultats très différents: crémation et inhumation arrivent à quasi-égalité en termes de bilan carbone. Selon la CNASF, ce qui pollue plus reste les cérémonies et les déplacements de proches, qui sont indispensables.
S'il est donc difficile d'évaluer l'empreinte des obsèques, ces études "montrent que les acteurs se sont questionnés", souligne Manon Moncoq, qui pointe une "vraie réflexion sur le sujet dans le monde occidental".
Des cimetières naturels avec des règles à respecter
En France, seuls deux modes de sépultures sont autorisés: l'inhumation et la crémation. Et dans les deux cas, un cercueil est obligatoire. Si l'on veut des obsèques écolos, il existe donc peu de marge de manœuvre. Les alternatives pour diminuer l'impact environnemental sont surtout à chercher du côté des cimetières.
C'est en 2014 que le premier "cimetière naturel" de France est inauguré: à Niort (Deux-Sèvres), naît le cimetière de Souché. Dans ces lieux, les familles des défunts s'engagent à respecter un cahier des charges précis, même s'il n'existe pas de label national et, ainsi, que chaque commune fixe ses propres règles.
Les inhumations s'y font en pleine terre, c'est-à-dire que les cercueils ne sont pas enterrés dans des caveaux en béton. Exit également les grands monuments en pierre qui sont pour quatre sur cinq d'entre eux importés, souvent du Sud-Est asiatique, selon les services funéraires parisiens. Les cercueils, eux, doivent être en bois blanc simple ou carton et on évite les surplus comme, par exemple, les poignées en métal.

À Niort comme à Ivry-sur-Seine, aucun produit chimique de thanatopraxie pour la conservation du corps n'est accepté, même pour les urnes. En effet, ces soins sont réalisés avec du formol, un produit qui pollue les sols et les nappes phréatiques. Les familles sont même invitées à n'opter que pour des vêtements en fibres naturelles pour le corps du défunt.
"On ne lutte pas contre la dégradation des corps", explique ainsi Amanda Clot, conservatrice des cimetières de Niort.
Cette tendance s'explique notamment également par la baisse du religieux dans notre société. À l'inverse, "dans les cimetières traditionnels, on vend une forme d'éternité avec le fantasme du corps qui reste intact", note-t-elle.
Au cimetière de Souché, les concessions sont accordées pour 15 à 30 ans, avec un droit de renouvellement. Toutefois, la ville applique "une politique tarifaire pour inciter les durées courtes" et ainsi encourager une meilleure "rotation". "En France, on manque de place dans nos cimetières", rappelle Amanda Clot.
"Généralement, la famille proche est bien informée"
En découvrant le cimetière naturel d'Ivry-sur-Seine, Jeanne semble séduite mais un point l'interroge. "J'aurais peur qu'on me marche dessus", lance-t-elle. Dans ce cimetière parisien, certaines sépultures ne sont identifiables que par un petit pupitre ou une stèle pour l'identité du défunt. Il est toutefois également possible de les délimiter avec un cadre en bois ou en pierres.
Dans les cimetières écologiques, une attention particulière est portée à la végétalisation. Les pots ou les jardinières y sont proscrits, à la faveur des végétaux plantés en pleine terre. À Niort, les espèces invasives sont également interdites et des conseils sont prodigués pour éviter les végétaux trop massifs ou trop fragiles.
"J'aime venir régulièrement sur la tombe de ma sœur pour amener des fleurs et m'en occuper donc pourquoi pas faire pareil ici", souligne ainsi Jeanne, confiant toutefois en souriant qu'elle aurait "du mal ne pas vouloir (se) débarrasser des mauvaises herbes".

À contre-cœur, Amanda Clot reconnaît qu'elle "passe beaucoup de temps à faire la police" dans le cimetière de Souché, surtout en ce qui concerne les plantations, avec des gens qui amènent "des cactus, des bambous invasifs ou même des arbres!". "Généralement, la famille proche est bien informée, c'est plus le deuxième cercle", explique-t-elle.
"Ça crée des tensions mais on ne peut pas se permettre d'être psychorigide", ajoute-t-elle, parlant d'une "tolérance", notamment à la Toussaint.
"Pas que pour les bobo-écolo militants"
Depuis sa création en 2014, le cimetière naturel de Niort a reçu un fort engouement et s'est même agrandi l'an dernier. "On a des appels de la France entière", raconte Amanda Clot.
En revanche, ce qu'elle observe c'est que les personnes souhaitant être y inhumées cherchent surtout "la beauté du lieu". "L'aspect purement écologique, c'est une minorité", explique-t-elle. "Il y a aussi un prisme symbolique avec une volonté de réinscrire l'humain dans le cycle du vivant, relié à la nature et à l'environnement", abonde dans le même sens l'anthropologue Manon Moncoq.
"Les cimetières classiques sont très minéraux, assez tristes avec presque sensation de rajouter de la mort à la mort", ajoute-t-elle.
À Niort, le cimetière a vocation à être "un bel endroit boisé, avec une atmosphère sereine et apaisante, où l'on a envie de rester plus longtemps que devant une tombe classique". Il s'agit ainsi presque d'en faire un lieu de vie, avec la présence de flore, de petite faune sauvage mais également de badauds. "Il y a des personnes qui viennent y cueillir des fruits sur les arbres", raconte ainsi Amanda Clot soulignant que ces passants "s'adaptent s'il y a une cérémonie ou des personnes qui se recueillent" dans le cimetière.
"L'idée est de donner plusieurs usages à cette parcelle qui est aussi un îlot de fraîcheur l'été ou un îlot de biodiversité", ajoute la spécialiste. Le site a été d'ailleurs classé par la Ligue de protection des oiseaux.
L'anthropologue Manon Moncoq observe également une "symbolique de l'arbre de plus en plus importante" dans les rites funéraires, témoignant d'un besoin de retour à la nature et à la terre, même en dehors de cimetières écologiques. Des forêts cinéraires voient ainsi le jour, notamment dans l'Est de la France, dédiées à l'inhumation d'urnes aux pieds des arbres. "Pour certains proches, chaque démonstration de la nature dans le cimetière, c'est le défunt qui s'exprime", raconte Amanda Clot, des cimetières de Niort, ajoutant:
"Ce n'est pas que pour les bobos-écolos militants, c'est une philosophie différente".

L'importance du "choix"
Selon un sondage OpinionWay pour l'association Humo Sapiens publié en septembre 2022, 73% des Français souhaitent "une mort écologique". Manon Moncoq dit toutefois observer une "différence entre les discours vivants et la pratique, quand on est confronté à la réalité".
De son côté, Amanda Clot plaide par-dessus tout pour que les gens puissent avoir le choix, notamment face à la hausse du besoin d'individualisation des obsèques. "Les familles veulent un cimetière qui ressemble au défunt avec des obsèques qui ne sont pas celles de monsieur ou madame tout le monde", affirme-t-elle.
Par conséquent, il est important, selon elle, que les communes "puissent proposer des prestations différentes" car, à l'instar de Jeanne dans le cimetière d'Ivry-sur-Seine, la plupart des gens ne connaissent pas les options nouvelles qui peuvent exister. "Et surtout, on n'a pas forcément la capacité de réflexion au moment de la mort d'un proche", souligne Amanda Clot.
Par exemple, les services mortuaires entretiennent parfois un flou entre la "toilette mortuaire", une simple toilette et un habillage, et les "soins de conservation", beaucoup plus lourds (et coûteux). De la même manière, des entreprises de pompes funèbres ne proposent pas de cercueils en carton: soit parce que ces dispositifs leur offre une marge commerciale plus faible que des cercueils classiques ou simplement car ces dispositifs ne sont pas encore entrés dans leurs moeurs et leur vision des funérailles.
C'est ainsi qu'on voit fleurir de plus en plus de tombes "végétalisées" même au cœur des cimetières classiques. Cette tendance est notamment favorisée par une loi de 2022 qui interdit l'utilisation de produits phytosanitaires dans les cimetières, ce qui favorise la verdure dans ces lieux.
Enfin, le choix de rites funéraires plus respectueux de l'environnement peut également être encouragé par des considérations financières. En effet, s'affranchir des soins de conservation ou d'un caveau bétonné peut rendre le prix d'obsèques plus accessible. En outre, à Ivry-sur-Seine, il faut compter 294 euros pour une concession de dix ans dans la parcelle naturelle contre 376 euros en moyenne dans le cimetière classique.













