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Une affichette relayant l'appel à témoins des gendarmes pour retrouver Morgane, une adolescente disparue le 25 novembre 2024 dans les Côtes-d'Armor.

Damien MEYER / AFP

"Ne pas savoir, c'est abominable": avant que Morgane ne soit retrouvée, deux semaines de recherches et d'angoisses

BFM Céline Hussonnois-Alaya , Journaliste BFMTV
Morgane, c'est cette adolescente de 13 ans qui a disparu seize jours et seize nuits. Elle a été retrouvée dans un foyer de jeunes travailleurs. Battue, chiens pisteurs, porte-à-porte et plus de 110 auditions. Récit de cette disparition qui trouve son point de départ sur les réseaux sociaux.

Le soleil n'est pas encore levé ce lundi 25 novembre au matin. C'est l'effervescence des débuts de semaine dans la maison de la famille Rivoal à Pabu, une petite ville sans histoire surtout connue pour abriter le centre de formation du club de ligue 2 En avant de Guingamp. Une petite ville située à seulement quatre kilomètres au nord de la sous-préfecture des Côtes-d'Armor.

Les trois enfants d'Aurore et Yoann Rivoal, âgés de 13, 8 et 5 ans, se préparent. Pas de temps à perdre. Les deux plus jeunes de la fratrie, une fille et un garçon, vont encore à l'école primaire. L'aînée, Morgane, est en 4e au collège Albert-Camus à Grâces, une commune à l'ouest de Guingamp.

Tous les matins, l'adolescente prend le bus de ramassage scolaire pour se rendre au collège. Un car qui passe très exactement à 7h20; l'arrêt de bus se trouve à 300 mètres du domicile familial, la collégienne doit compter une poignée de minutes de marche pour s'y rendre à pied.

Il est 7h14, Morgane s'apprête à partir. Juste avant de franchir la porte d'entrée, sa mère lui rappelle d'emporter avec elle quelque chose à manger; la journée va être longue, la famille a rendez-vous au collège en début de soirée pour une réunion parents-professeurs. L'adolescente, qui a déjà enfilé son blouson noir et ses baskets blanches, lui répond: "Pas de soucis, bisous, à ce soir".

Morgane, sac Eastpak rose au dos, s'éloigne dans le demi-jour du petit matin. Ses parents ne la voient pas prendre un autre chemin que celui de l'arrêt de bus. Ils ne le savent pas encore, mais la jeune fille n'ira pas au collège. Et va disparaître pendant seize jours et seize nuits.

Passionnée de danse bretonne et de tennis

Il est 9h30 quand le collège appelle les parents de Morgane. L'adolescente n'est pas en cours et le chauffeur de car ne l'a pas vue monter non plus. Il a pourtant attendu quelques secondes de plus à l'arrêt de bus -il sait que Morgane prend son car tous les matins, il s'est dit que, peut-être, la collégienne était cette fois-ci en retard.

Il s'est passé quelque chose. Moins de deux heures plus tard, la mère de Morgane est à la gendarmerie de Guingamp pour signaler sa disparition. Elle est très inquiète: Morgane n'a jamais fugué. Et elle n'aurait pas le profil, estime sa mère: elle est intégrée, "une enfant heureuse et joyeuse", décrit Aurore Rivoal. Sa relation avec sa fille aînée? Harmonieuse, estime-t-elle. Une famille "classique".

La jeune fille, qui doit fêter son quatorzième anniversaire le 23 décembre prochain, a de bonnes notes en classe, des projets. L'adolescente est passionnée de danse bretonne et de tennis qu'elle pratique. "Le samedi, elle était souriante, nous ont dit ses copains du tennis", témoignera plus tard sa mère auprès de France 3 Bretagne.

D'ailleurs, toute la famille a prévu de se rendre à Saint-Malo ce week-end là. L'adolescente doit participer à une sélection: elle rêve de devenir ramasseuse de balles à Roland-Garros. La veille, les parents ont justement cherché un endroit où toute la famille pourrait passer la nuit. "Elle voulait dormir (sur place, NDLR) pour être en forme pour le lendemain (...) et avoir toutes ses chances", expliquera encore la mère de la collégienne à France 3 Bretagne.

Sa mère est d'autant plus inquiète que Morgane a disparu sans argent, sans affaires personnelles ni téléphone portable. Car dans le week-end, une dispute a éclaté entre l'adolescente et ses parents. Le sujet: son utilisation des réseaux sociaux. Réseaux sociaux qui vont être au cœur de la disparition de la jeune fille.

"Papa, maman, désolée, je pars"

Morgane est connectée sur Snapchat et WhatsApp, elle a également un compte TikTok dont les parents ignorent encore l'existence. "On a eu une alerte d'une amie à elle, nous remontant un message que Morgane n'aurait pas dû diffuser sur les réseaux. Mais était-ce vraiment elle? On a été fâché, on lui a demandé des explications", se souviennent ses parents lors de leur première prise de parole pour Ouest France.

De colère, son père casse le smartphone de sa fille et confisque la puce. La dispute serait-elle allée plus loin? Sur les réseaux sociaux, les rumeurs vont bon train.

C'était "une discussion comme peuvent avoir des adolescents et leurs parents", se défendra la mère auprès de France 3. "Rien de plus (...) Nous n'avons jamais exercé de violence sur notre fille. Que les choses soient claires. C'était une dispute, comme on en a déjà eu. Ça nous fait mal, toutes ces rumeurs."

Aurore et Yoann Rivoal (au centre), les parents de Morgane, adolescente de 13 ans disparue, aux côtés d'un gendarme qui s'adresse à la foule réunie pour la battue organisée le 29 novembre à Pabu (Côtes-d'Armor) pour retrouver la jeune fille.
Aurore et Yoann Rivoal (au centre), les parents de Morgane, adolescente de 13 ans disparue, aux côtés d'un gendarme qui s'adresse à la foule réunie pour la battue organisée le 29 novembre à Pabu (Côtes-d'Armor) pour retrouver la jeune fille. © BFMTV

Une enquête est ouverte. Un avis de recherche est diffusé par les gendarmes avec la description de la jeune fille. "Elle mesure 1,54 m, de corpulence normale, les cheveux longs ondulés et châtains, les yeux bleus/verts. Elle serait porteuse d'un sac Eastpak rose."

Les heures passent, toujours aucune nouvelle de Morgane. Au domicile familial de Pabu, les enquêteurs retrouvent dans la corbeille de la collégienne un papier froissé sur lequel il est écrit: "Papa, maman, désolée, je pars". Un message d'autant plus alarmant qu'un portrait plus sombre de l'adolescente, inconnu des parents, se dessine peu à peu: celui d'une collégienne en souffrance.

Dans une story sur les réseaux sociaux, effacée depuis, la jeune fille avait prévenu des amis pendant le week-end qu'elle ne viendrait pas en cours lundi. Des camarades font même part de propos inquiétants de la part de la jeune fille et révèlent qu'elle se faisait du mal.

"Elle se faisait harceler au collège", affirme à BFMTV l'un de ses camarades qui souhaite rester anonyme. "Elle disait qu'elle se faisait traiter de pute et tout. Parfois elle restait toute une journée dans son coin... Elle se mutilait. Parfois c'était tout le bras." Ce que confirme Nicolas Heitz, le procureur de la République de Saint-Brieuc lors de sa première conférence de presse.

"Il est apparu que Morgane (...) pouvait connaître un réel mal-être."

Chiens pisteurs et battue

Les jours suivants, les perquisitions et les auditions de témoins s'enchaînent -au total, plus de 1000 personnes seront interrogées, 110 auditionnées. Amis, camarades et personnels du collège, membres de la famille, le professeur de tennis... C'est d'ailleurs à ce dernier que Morgane a confié avoir été victime de harcèlement l'année dernière.

Des gendarmes enquête pour retrouver l'adolescente disparue Morgane Rivoal, 13 ans, autour de Pabu, dans les Côtes-d'Armor, le 2 décembre 2024
Des gendarmes enquête pour retrouver l'adolescente disparue Morgane Rivoal, 13 ans, autour de Pabu, dans les Côtes-d'Armor, le 2 décembre 2024 © Damien MEYER © 2019 AFP

Pour le procureur, "toutes les pistes sont envisagées". D'importants moyens humains et techniques sont mobilisés. Une équipe de plongeurs sondent les plans d'eau, un hélicoptère survole la zone. Des chiens pisteurs du groupe d'investigation cynophile de Rennes repèrent sa trace: depuis l'arrêt de bus, la jeune fille aurait continué son chemin jusqu'au quartier du Castel-Pic, un quartier populaire de Guingamp. Mais au niveau de la place du Murio, elle disparaît et les chiens perdent sa piste.

Une battue est organisée. Plus de 800 personnes répondent à l'appel -habitants, voisins, membres de l'équipe En Avant Guingamp. "On ne pouvait pas ne pas y être", assure à BFMTV une habitante d'un village voisin.

"C'est terrible d'attendre et de ne pas savoir. Ne pas savoir, c'est abominable."

Une vaste mobilisation qui touche les parents de Morgane. "On ne s'y attendait vraiment pas", confient-ils à Ouest France. "Grâce à eux (les volontaires qui ont participé à la battue, NDLR), la gendarmerie a pu couvrir beaucoup plus de terrain. Mais on n'en sait pas plus sur la disparition de Morgane, on aimerait bien qu'elle nous revienne. Si elle nous voit: reviens."

Voilà cinq jours que l'adolescente a disparu et toujours aucune nouvelle. Les parents de Morgane, au désespoir, ne dorment plus, ne mangent plus, ne vivent plus. "On n'en peut plus, on est très fatigués. C'est très très dur pour toute la famille. Son frère, sa sœur... Très, très dur de ne plus la voir."

"Cela fait cinq jours... Encore une nuit à passer dans le stress, dans l'angoisse. Et demain (samedi, NDLR), ce sera de nouveau pareil. Qu'elle nous revienne, vraiment."

"Je t'aime ma fille"

L'enquête se poursuit. Des lieux inoccupés ou abandonnés dans un large périmètre autour de la commune de Grâces sont fouillés. En vain. Opérations de porte-à-porte, contrôles routiers, jusqu'à 70 gendarmes sont mobilisés. Sans succès. "Plus les jours passent, plus on se sent impuissant", se désole Pierre Salliou, le maire de Pabu.

En explorant les réseaux sociaux de Morgane, les enquêteurs découvrent que la collégienne est entrée en relation avec des individus plus âgés qu'elle. Notamment un homme de 21 ans qui a créé un compte Snapchat au profit de Morgane. Plusieurs images à caractère pédopornographique, ne concernant pas l'adolescente, y sont découvertes. L'homme est placé en garde à vue. Mais cela ne fait toujours pas avancer l'enquête.

Pour ses proches, cette attente, ce silence, c'est un supplice. Ils implorent l'adolescente de donner un signe de vie. "Morgane, j'espère que tu entends ça, parce que tu manques vraiment à tout le monde. J'espère que tu vas revenir", déclare son ex-petit-ami à BFMTV. Ses parents multiplient les appels sur les réseaux sociaux. "Reviens-nous, donne-nous un signe, papa et moi nous viendrons te chercher n'importe où tu es (sic)", implore sa mère.

"Tu nous manques à nous, ton frère, ta sœur et tout le reste de la famille et amis qui nous entoure. Je t'aime ma fille."

Dix jours après sa disparition, toujours aucune piste. Les journées et les nuits d'angoisse se succèdent pour les parents de Morgane qui continuent leurs appels sans réponse. "Je n'ai plus les mots pour t'écrire notre souffrance sans toi ma chérie. Où que tu sois donne nous un signe!"

Morgane retrouvée saine et sauve

Le mardi 10 décembre, c'est l'épilogue de seize jours et seize nuits d'angoisse. Morgane est retrouvée, saine et sauve. Des gendarmes de la section de recherches de Rennes la localisent dans un foyer de jeunes travailleurs à Coutances, dans la Manche, à plus de 200 km de chez elle.

Le soulagement pour ses parents qui remercient, dans un message posté sur Facebook, "toutes les personnes qui nous ont soutenus dans ces moments très difficiles". "Un très, très beau jour", se félicite le maire de Pabu.

Le foyer de jeunes travailleurs où Morgane a été retrouvée, à Coutances (Manche)
Le foyer de jeunes travailleurs où Morgane a été retrouvée, à Coutances (Manche) © LOU BENOIST / AFP

Un jeune homme est interpellé et placé en garde à vue. Adrien, 21 ans qui travaille dans une bijouterie et qui réside dans ce foyer. C'est dans sa chambre que Morgane a vécu pendant deux semaines.

Un dénouement heureux permis par le témoignage d'une femme. La veille, cette dernière se rend dans une gendarmerie de Charente-Maritime. Elle déclare qu'un jeune homme s'est présenté chez elle dans la nuit du samedi au dimanche précédent pour parler à son fils de 16 ans en train de dormir. Elle voit, sous la lumière du plafonnier, une jeune fille sur le siège passager. Puis le jeune homme veut repartir seul et lui demande s'il peut lui laisser la jeune fille. Elle refuse. Son fils lui expliquera que ce jeune homme est une connaissance de Morgane. Cette témoin comprendra alors que la jeune fille sur le siège passager, c'était Morgane.

La gendarmerie des Côtes-d'Armor fait savoir que la collégienne est "en bonne santé". Mais aucune information supplémentaire n'est communiquée. Comment Morgane est-elle arrivée à Coutances? Quel a été son parcours depuis sa disparition? Et surtout a-t-elle été contrainte de rester dans ce foyer? Beaucoup de zones d'ombres qui interrogent.

Selon Lucas, un jeune homme qui vit dans ce foyer de Coutances, Adrien était "une personne bizarre", témoigne-t-il auprès de BFMTV. "Il nous a raconté qu'il connaissait Morgane, qu'elle avait des problèmes avec ses parents et il disait qu'il était là pour l'aider si elle avait besoin."

Une rencontre sur Snapchat

Le lendemain, les informations que le procureur de la République communique lors d'une conférence de presse sont plutôt rassurantes sur l'état de santé de l'adolescente. Morgane ne porte pas de traces de violences. Ses examens cutané et gynécologique réalisés à l'hôpital ne laissent apparaître aucune lésion. L'adolescente et le suspect déclarent par ailleurs ne pas avoir eu de relations sexuelles -une version qui va changer.

En revanche, l'adolescente affirme avoir été frappée à la tête lors d'une dispute avec le suspect; elle lui reprochait de ne pas lui donner suffisamment à manger.

Le foyer de jeunes travailleurs où Morgane, une collégienne de 13 ans disparue, a été retrouvée, le 10 décembre 2024 à Coutances, dans la Manche
Le foyer de jeunes travailleurs où Morgane, une collégienne de 13 ans disparue, a été retrouvée, le 10 décembre 2024 à Coutances, dans la Manche © LOU BENOIST © 2019 AFP

Les conditions du séjour de Morgane commencent à se préciser. Selon les éléments du procureur, l'adolescente a expliqué qu'elle ne pouvait pas sortir de la chambre, que si la porte pouvait en effet s'ouvrir de l'intérieur, elle n'a pas su la déverrouiller. Les gendarmes ont en effet constaté que la porte était fermée à clé et que, bien que la chambre se trouve au rez-de-chaussée, Morgane ne pouvait pas passer par la fenêtre. Quant aux volets, ils restaient fermés pour ne pas qu'elle soit vue. Sa présence semble avoir ainsi échappé au personnel comme aux résidents du foyer.

Comment a-t-elle rencontré Adrien? Sur un groupe Snapchat trois mois plus tôt. Morgane a reconnu avoir accepté des invitations sur les réseaux sociaux sans connaître les personnes. Elle s'est confiée à lui, lui a parlé de ses idées suicidaires, lui a montré des photos de scarifications.

La veille de sa disparition, c'est lui qu'elle contacte. Elle lui parle de l'altercation avec ses parents, évoque à nouveau son mal-être et lui demande de venir la chercher le lendemain. Soit le lundi 25 novembre. Au lieu de prendre le car, elle retrouve Adrien à Pabu et monte dans sa voiture.

"Stressé par la situation, il (le suspect, NDLR) décidait de rouler jusqu'à Coutances et la conduisait dans sa chambre du foyer des jeunes travailleurs, passant, à priori, par une issue de secours", selon le récit du procureur.

Un parcours personnel et scolaire complexe

En ce qui concerne le profil du suspect, son parcours personnel et scolaire est complexe. Il dit avoir, par le passé, fait plusieurs tentatives de suicide et avoir été hospitalisé en soins psychiatriques. Si son casier judiciaire ne contient qu'une seule condamnation pour excès de vitesse, il était aussi poursuivi pour soustraction de mineure sur une autre adolescente de 14 ans de l'Oise en avril dernier.

Durant sa garde à vue, Adrien affirme avoir proposé à Morgane, à plusieurs reprises, de la raccompagner chez elle. "Il disait ne pas la retenir. Elle aurait refusé, disant se sentir 'bien' chez lui", poursuit le procureur Nicolas Heitz. Lors de sa quatrième et dernière audition, il reconnaît avoir eu une relation sexuelle avec la jeune fille, relation qu'il dit consentie.

Jeudi, soit deux jours après que Morgane a été retrouvée, le suspect est mis en examen pour soustraction d'un enfant mineur et viol sur mineur de moins de 15 ans.

Pierre-Alexis Blevin, l'avocat du suspect, affirme sur BFMTV que son client "n'avait pas pris conscience, au moment des faits, de la gravité de ces derniers".

L'information judiciaire va se poursuivre. En ce qui concerne Morgane, elle est toujours hospitalisée et devrait de nouveau être entendue par des enquêteurs.