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"Le chagrin ne se tarit pas": il y a dix ans, le déraillement d'un TGV en Alsace faisait 11 morts et 42 blessés

BFM Elisa Fernandez et Thomas Boucheyras
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Survenu au lendemain des attentats du 13 novembre 2015, l'accident de train d'Eckwersheim a fait 11 morts et 42 blessés. Les victimes commémorent ce vendredi 14 novembre les dix ans de cette catastrophe ferroviaire, la plus meurtrière en France en ce qui concerne les TGV.

Elles ont été les "victimes oubliées" de novembre 2015, celles du déraillement de la rame d'essai du TGV Est, en Alsace. Et alors que les Français commémorent cette semaine les dix ans des attentats qui ont touché Paris et Saint-Denis cette même année, eux ne peuvent oublier les 11 morts et 42 blessés de l'accident de train d'Eckwersheim (Bas-Rhin).

Le 14 novembre 2015, dans une France endeuillée par les attaques terroristes qui ont ciblé plusieurs lieux parisiens et le Stade de France la veille, la SNCF organise un essai sur une ligne TGV qui doit être mise en service quelques mois plus tard, au printemps 2026. À bord, 49 techniciens qui participent à l'essai, mais aussi plusieurs "invités", des proches conviés à assister au test, dont plusieurs enfants.

C'est le cas de Fanny Mary, âgée de 25 ans et benjamine des victimes, qui avait été invitée par son petit ami ingénieur à prendre place dans le train. "Il lui avait proposé de venir pour ce voyage d'agrément, sans aucune autre information sur les conditions techniques", explique à BFMTV Me Sophie Sarre, avocate de la famille de la jeune femme.

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Selon elle, le fait de convier des invités lors de ces trajets d'essai était, à l'époque, "habituel". "Ce n'est plus du tout le cas maintenant, mais ça se faisait tout à fait de faire venir des membres de la famille des gens qui avaient participé aux essais pour célébrer cette performance technologique."

"Un silence de mort"

Un aller-retour, organisé dans la matinée, se déroule sans encombre. Puis le TGV reprend son chemin vers Strasbourg. Cette fois-ci, le trajet ne se passe pas comme prévu. "J'ai eu une grosse impression quand on est arrivé dans le tunnel de Saverne, que ça allait beaucoup plus vite que le premier essai. Et là, ça m'a fait vraiment bizarre", témoigne Patrick Rolland, l'un des passagers, interrogé par BFMTV.

À 15h04 précises, le train déraille au moment où il circule sur un pont enjambant le canal de la Marne-au-Rhin, au niveau d'Eckwersheim. Ses rames basculent complètement, se détachent les unes des autres, certaines tombent à l'eau. "Ça a bougé d'un seul coup, j'ai vu mes lunettes tomber de la table", se souvient encore Patrick Rolland. Il sera le dernier à sortir du wagon après l'arrivée des secours.

"On n'arrive même plus à reconnaître qui que ce soit. On est tellement plein de boue, on ne se reconnaissait même pas", relate encore le passager. "On entendait rien, c'était un silence de mort."

Si Patrick s'en sort vivant, ce n'est pas le cas de son frère, Alain Rolland, l'ingénieur qui l'avait invité à prendre part à ce trajet.

Au total, 11 morts et 42 blessés sont recensés. Le parquet de Strasbourg, initialement saisi pour les investigations, laisse finalement les rênes au parquet de Paris. Le pôle dédié aux accidents collectifs reprend l'enquête en main avec cet objectif central: comprendre pour quelles raisons le train a déraillé. On se demande alors s'il s'agit d'un nouvel attentat, mais cette hypothèse est rapidement écartée.

L'enquête pointe une "erreur humaine"

Entendu par les enquêteurs peu après l'accident, le conducteur du train Denis T. assure de son côté qu'il circulait conformément à la vitesse imposée, fixée à 176km/h. Des experts se penchent alors sur la boîte noire du train... et leurs conclusions viennent contredire ses propos.

À 15h03, soit une minute avant l'accident, le TGV avançait à une vitesse de 356km/h. Au moment de l'accident, il n'était redescendu qu'à 243 km/h, comme le mentionne l'ordonnance de renvoi devant le tribunal correctionnel.

Se pose également la question du freinage, dont les enquêteurs se demandent s'il a été trop tardif, ou si le système était défectueux. Et là encore, leurs expertises pointent une "erreur humaine", aucune anomalie n'ayant été détectée sur le train, ni en ce qui concerne le système de frein. Intervenu trop tardivement, le freinage n'a simplement pas permis de respecter la vitesse préconisée à l'endroit où le TGV a basculé, concluent les enquêteurs.

Les investigations étant techniques, il faudra attendre huit ans avant qu'un procès ne s'ouvre devant le tribunal correctionnel de Paris, en mars 2024. Denis T., le conducteur, y comparaît aux côtés de deux personnes physiques et trois personnes morales (la SNCF, SNCF Réseau et une société d'ingénierie) pour "blessures et homicides involontaires par imprudence, négligence ou manquament à une obligation de sécurité".

Si les prévenus se renvoient plus ou moins la balle, l'audience met en évidence un manque de communication, de coordination entre les différents agents, mais aussi de grosses lacunes en ce qui concerne la formation des équipes sur ce type d'exercice.

"Les gendarmes qui sont intervnus au procès ont rappelé à quel point la scène d'arrivée leur avait évoqué une scène de guerre, avec la dislocation de la tôle et des corps. C'est ça, la réalité de ce qu'il s'est passé", relate Me Sophie Sarre, avocate de la famille Mary, partie civile.

Au terme du procès, du sursis et des amendes

Au terme de trois mois de procès, Denis T. est condamné à sept mois de détention avec sursis. Jugé à ses côtés, Francis L., l'agent chargé de déterminer les points de freinage écope, lui, de 15 mois également avec sursis. Philippe B., qui supervisait les caractéristiques de la voie lors de l'essai, a pour sa part été relaxé.

Quant à la SNCF, SNCF Réseau et SYSTRA, la société d'ingénierie qui supervisait les essais, elles sont condamnées à verser des amendes respectives de 400.000, de 150.000 et 225.000 euros. Aucun prévenu n'a fait appel de sa condamnation.

"Le chagrin ne se tarit pas même si une réponse judiciaire a été posée. C'est impossible quand on perd sa benjamine dans ces conditions-là. Mais le procès a eu, à mon avis, un mérite: les gens ont pu partager leurs souffrances. Il y a eu de l'émotion, du partage entre familles, quelque chose de très fort qui a touché tout le monde", se souvient Me Sophie Sarre.

De son côté, Patrick Rolland conclut qu'il ne "pourra jamais oublier" le drame, malgré les années. "C'est trop violent. Tout le monde a encore des séquelles, dix ans après, on n'est pas dans notre forme totale. Il y a eu le procès, c'est bien. Mais on ne pourra jamais, jamais l'oublier."