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Coronavirus: avocats, détenus et associatifs craignent que les prisons se transforment en "mouroir"

BFM Esther Paolini
Centre pénitentiaire de Perpignan, où un début de mutinerie a eu lieu le 17 mars 2020.

Centre pénitentiaire de Perpignan, où un début de mutinerie a eu lieu le 17 mars 2020. - Raymond ROIG / AFP

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Détenus, avocats, magistrats, associations et personnel pénitentiaire redoutent l’arrivée inéluctable du coronavirus en détention. Ils appellent à prendre des "mesures exceptionnelles" pour "dépeupler les prisons" et ainsi éviter une contamination massive.

Ce n’est qu’une question de temps. À mesure que le nombre de cas de coronavirus progresse dans la population, détenus, avocats, magistrats, associations et personnel pénitentiaire redoutent l’arrivée de l’épidémie dans les coursives des prisons. Tous font part d’un climat de plus en plus anxiogène en détention et déplorent que les mesures d’urgence ne soient pas prises, dès maintenant, pour limiter la diffusion du virus dans les établissements. 

Près de 3000 détenus de plus de 60 ans

Lundi, un septuagénaire incarcéré à la maison d’arrêt de Fresnes est mort après avoir été testé positif au Covid-19. Il avait “des problèmes de santé et était diabétique”, a rappelé la Chancellerie. D’autres ont été mis à l’écart dans des cellules de confinement car “présentant des symptômes proches de ceux du coronavirus”, indique à BFMTV.com Christopher Dorangeville, secrétaire général de la CGT Pénitentiaire, sans être en mesure d’établir une estimation, ni de dire s’ils ont été, pour l’heure, testés.

Parmi les 70.651 détenus, combien sont âgés ou souffrent d’importantes pathologies? Au 1er juillet 2018, 2769 détenus avaient plus de 60 ans, selon un rapport du Conseil économique, social et environnemental (CESE). Il est en revanche impossible de savoir combien d’entre eux sont porteurs de pathologies pulmonaires, cardiaques, asthmatiques ou diabétiques. C’est pourtant tout autant d’individus vulnérables face au coronavirus. “Les prisons vont se transformer en mouroir”, s’alarme auprès de BFMTV.com l’avocate Morgane Le Hir.

“Un détenu qui tousse n’est déjà pas pris en charge rapidement d’habitude. En cas d’angine blanche, il faut 10 jours pour obtenir des antibiotiques, un an pour un rendez-vous chez le dentiste... Une épidémie est impossible à endiguer en prison”, déplore-t-elle. 

"On sent que tout le monde flippe"

S’il existe bien des unités de consultation et de soins ambulatoires (UCSA), elles sont “plus ou moins bien dotées selon les établissements”, note Christopher Dorangeville. En plus d'une insuffisance chronique dans les effectifs des professionnels de santé, le personnel carcéral fait état d’un besoin urgent de masques de protection et de gel hydroalcoolique. Et l’envoi de 100.000 masques supplémentaires promis par la ministre de la Justice paraît dérisoire pour protéger les 30.000 agents pénitentiaires sur une longue durée.

Pour limiter les contacts, les activités socioculturelles ont par conséquent été suspendues, tout comme les visites des familles aux parloirs. Loin d’apaiser la situation, cette décision crée des tensions dans plusieurs établissements et des refus de retour dans les cellules ont été observés à Perpignan ou Maubeuge. Ce jeudi soir encore, une quinzaine de détenus ont investi le toit de la prison d'Argentan (Orne).

"Les chefs (surveillants) sont venus nous voir, dans chaque cellule, pour nous expliquer la situation. On sent que tout le monde flippe", relate à l’Agence France Presse Tariq, incarcéré à Meaux-Chauconin.

Le risque d'une multiplication des mutineries

“Les détenus sont de plus en plus inquiets, nous confirme François Bès, coordinateur du pôle enquêtes à l'Observatoire international des prisons (OIP). D’autant que des rumeurs courent sur une suppression prochaine des promenades.” De là à envisager, comme en Italie, de nouvelles mutineries? “Ils savent qu’une action collective leur retomberait dessus, mais ils expriment un vrai mécontentement, et un besoin d’avoir des informations.”

Un besoin partagé par leurs proches, qui se heurtent aux répondeurs des standards des prisons, ainsi que des agents d’insertion et de probation, appelés à diminuer leurs tâches par mesure de confinement. Dans un souci sécuritaire, la garde des Sceaux a annoncé ce jeudi la gratuité de la télévision, des crédits pour le téléphone et une aide aux plus démunis.

“C’est bien, mais ça va pas suffire”, tranche auprès de l’Agence France Presse Sélim, en détention aux Baumettes, à Marseille.

L’OIP, qui reçoit une quarantaine d’appels par jour de familles de détenus, enjoint l’administration pénitentiaire à rendre gratuits tous les appels téléphoniques ou autoriser les téléphones portables en cellule.

"Aux magistrats de prendre leurs responsabilités”

Surtout, il est urgent de “dépeupler les prisons avant que le virus ne se propage”, selon la présidente de l’OIP, Cécile Marcel. Libérer les détenus aux courtes ou en fin de peines mais aussi les plus vulnérables, reporter l’exécution des peines sans mandat de dépôt ou cesser la détention provisoire sont tout autant de moyens légaux pour limiter la surpopulation carcérale et donc limiter la propagation du coronavirus.

“C’est aux magistrats de prendre leurs responsabilités”, tranche maître Morgane Le Hir, appelant la Chancellerie à formuler, enfin, “des instructions claires” et non “des mesures pour faire illusion.”

"Dans un contexte de crise sanitaire, nous attendons un geste de la garde des Sceaux", poursuit Cécile Dangles, présidente de l'Association nationale des juges de l'application des peines (ANJAP). Une loi d’amnistie pour les délits mineurs (routiers, consommation de stupéfiants) est également à mettre sur la table, estiment plusieurs de nos interlocuteurs. “La situation est intenable, il faut à tout prix prendre des mesures exceptionnelles”, alerte Cécile Marcel.