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Les agriculteurs ne sont pas les seuls à le contester: pourquoi l’accord avec le Mercosur inquiète aussi les défenseurs du climat

BFM Salomé Robles
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Des agriculteurs se sont mobilisés ce jeudi 8 janvier pour s'opposer, entre autres, à l'accord de libre-échange entre l'UE et le Mercosur, dénonçant le risque de concurrence déloyale. Dans un contexte de lutte contre le changement climatique, ce futur accord dérange également.

Après plus de vingt-cinq ans de négociations, l'accord de libre-échange entre l'Union européenne et le Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay) est en passe d'être signé. L'Union européenne a donné son feu vert après un vote des États membres, ce vendredi 9 janvier à Bruxelles malgré l'opposition de l'Irlande, de la Pologne, de la Hongrie, de l'Autriche et surtout de la France.

En France justement, de nombreux agriculteurs sont mobilisés pour dire "non" à cet accord. Ils reprochent notamment aux pays du Mercosur de ne pas respecter les mêmes réglementations environnementales et sociales qu'eux et déplorent donc une "concurrence déloyale".

Si ce n'est pas toujours le cas sur de nombreux sujets de tension, les syndicats agricoles reçoivent le soutien des défenseurs de l'environnement, eux aussi majoritairement opposés à cet accord de libre-échange. "L'accord avec le Mercosur est profondément dévastateur pour la paysannerie, la santé des consommateurs, les écosystèmes et le climat", estime ainsi Greenpeace.

"Une mesure climaticide"

"D'une manière générale, les accords de libre-échange augmentent les émissions de gaz à effet de serre", soutient Maxime Combes, économiste à l'Aitec, spécialiste des questions climatiques et de la mondialisation, assurant que "toutes les études d'impact le montrent, même celle de la Commission européenne".

L'accord de libre-échange avec les pays du Mercosur permettrait notamment à l'UE d'exporter davantage de voitures, machines, vins et spiritueux. Dans le sens inverse, il faciliterait l'entrée en Europe de viande, sucre, riz, miel et soja sud-américains. Cet accroissement d'échanges commerciaux à travers l'Atlantique entraînera automatiquement des émissions de gaz à effet de serre liées au transport. Dans le monde, ce secteur en est le premier émetteur.

"Dans ces conditions, importer du poulet né et nourri en Amérique latine est une mesure climaticide, qui créera de surcroît une distorsion de concurrence avec des élevages européens déjà en difficulté", déplore l'ONG de protection de l'environnement Greenpeace.

Risque d'accroissement de la déforestation

L'accord entre l'UE et les pays du Mercosur est souvent qualifié de "viande contre voitures". Problème pour Maxime Combes, les filières "encouragées" par cet accord "sont plutôt des filières à l'origine du réchauffement climatique". Côté sud-américain, ce sont en majorité les productions agricoles, notamment de viande, qui sont très compétitives. Il pourra donc être moins cher d'importer de la viande du Mercosur que d'acheter de la viande produite en France. Selon Greenpeace, la signature de l'accord augmentera de 63,7% d'ici 2032 les importations de bœuf en provenance de ces pays.

"(Les exportations) peuvent croître parce qu'elles se font au détriment de la forêt, soit directement pour créer de nouveaux pâturages soit indirectement pour créer des zones de production céréalière qui vont être dévolues à la viande (le soja par exemple, NDLR)", explique Maxime Combes.

Selon un rapport rendu au gouvernement français en 2020, l'accord et les garanties qui y figurent "ne permettent pas d'écarter le risque que des exportations supplémentaires vers l'UE soient associées à une déforestation" qui pourrait connaître une accélération "de l'ordre de 5% pendant la période de six ans prévue par l'accord pour la réduction des tarifs, par rapport à la moyenne des cinq dernières années".

Une étude menée par l'institut Veblen et l'association Canopée estime ce chiffre à 700.000 hectares supplémentaires de déforestation potentielle rien que pour la viande bovine. La déforestation contribue fortement à l’érosion de la biodiversité et au réchauffement climatique, les forêts étant des puits de carbone qui permettent de capter le CO2 émis dans l'atmosphère.

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Pressions sur les écosystèmes et les populations locales

Les défenseurs de l'environnement s'inquiètent particulièrement pour trois territoires déjà fragiles: l'Amazonie, le Cerrado (la "savane brésilienne") et le Gran Chaco, une région boisée qui s'étend sur l'Argentine, la Bolivie, le Brésil et le Paraguay. L'accord entre l'UE et le Mercosur "accroîtrait la pression de l'agro-industrie sur les territoires des peuples autochtones et accélérerait la destruction des écosystèmes", met ainsi en garde Greenpeace.

"Les peuples autochtones, tels que les Ayoreo au Paraguay ou les Guarani-Kaiowá au Brésil, font partie des populations fortement affectées par l’expansion des élevages bovins et des champs de canne à sucre", détaille l'organisme.

Les associations environnementales regrettent également cet encouragement à importer des produits à base de viande. "Cela va totalement à rebours des mesures que l'Union européenne devrait prendre pour transformer radicalement notre modèle d’élevage en Europe et pour faire évoluer notre alimentation vers des régimes alimentaires moins riches en protéines animales", souligne Greenpeace.

Des résidus de pesticides interdits en Europe?

L'économiste Maxime Combes explique que, de notre côté de l'Atlantique, "les filières gagnantes avec cet accord" sont la chimie, l'automobile ou l'industrie. "On va probablement interdire la vente de voitures thermiques neuves en Europe pour lutter contre le réchauffement climatique mais l'accord prévoit que ces voitures soient vendues dans les pays du Mercosur", illustre-t-il.

"C'est problématique du point de vue climatique", souligne-t-il.

Autre cas similaire: les industriels européens peuvent produire et exporter vers les pays du Mercosur des produits phytosanitaires interdits dans les États membres. Par la suite, l'UE peut acheter des denrées agricoles produites avec ces mêmes pesticides interdits. "Ce qu'on interdit sur le territoire européen au nom de considérations environnementales, climatiques, de protection de la biodiversité ou simplement de santé, on va l'encourager d'une certaine façon avec cet accord de libre-échange", déplore Maxime Combes.

Outre les potentielles conséquences néfastes sur le sol européen, l'utilisation de ces produits est dangereuse pour "les personnes qui les manipulent et les appliquent dans les champs ou qui résident en bordure des plantations", rappelle Greenpeace. "Au Brésil, une analyse des statistiques officielles révèle que, dans ce seul pays, plus de 7.200 décès dus à un empoisonnement aux pesticides ont été recensés entre 2008 et 2017", souligne l'ONG.

De son côté, en réponse à la colère des agriculteurs qui dénoncent une concurrence déloyale, la Commission européenne s'est engagée à légiférer sur ces résidus de pesticides. Elle a annoncé ce mercredi l'interdiction totale de trois substances dans les produits importés, ainsi qu'une hausse de 50% du nombre de contrôles à l'étranger dans les deux années à venir.

Le libre-échange difficilement compatible avec les politiques climatiques

Maxime Combes regrette un "pare-feu étanche entre les règles qui organisent et accroient le commerce international et les politiques climatiques". "Il ne faut surtout pas que les politiques climatiques viennent contraindre ou limiter les échanges commerciaux", affirme-t-il.

De son côté, la Commission européenne juge cet accord essentiel pour le développement des relations commerciales et la promotion de la coopération et du dialogue politique entre l'UE et les pays sud-américains. Bruxelles espère obtenir l'aval des États membres ce vendredi, pour une possible signature de ce traité de libre-échange dès lundi au Paraguay. Après la signature, il devra encore être ratifié par le Parlement européen, où le scrutin pourrait être serré.

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